— Vous placiez la charrue devant les bœufs !
— Je m’en rends compte. Comment faire autrement après ce que je vous ai dit ?
— Et avec ça, vous gardiez bonne conscience ?
— Comme Adam dans le paradis des délices et le péché n’existait plus[3].
[3] Exemple significatif : malgré mon admiration pour le maître écrivain, je n’entrais pas dans Baudelaire ; cette lutte constante entre Satan et Dieu, Ormuzd et Ahriman, qui fait la trame de son œuvre, me paraissait le comble de l’artificiel.
— Je vous entends. Je ne parviens cependant pas à croire que les soins de votre art ou plus simplement de votre métier aient étouffé en vous tous les autres soucis. Car vous étiez bon fils, bon parent, bon ami ?
— Ni meilleur ni pire qu’un autre.
— Bon citoyen et bon Français ?
— Arrêtons-nous. Là vous touchez le point sensible… Oui, depuis mes plus tendres jours, je nourrissais pour ma patrie une jalouse passion — osé-je dire à mon insu ? — et sans doute m’imaginais-je avoir assez fait pour la France, quand j’avais servi de mon mieux ses belles-lettres et sa langue. La réalité politique offusquait ma délicatesse. Je laissais les choses aller. Plutôt républicain que monarchiste, plutôt « droits de l’homme », en dépit de Nietzsche, que nationaliste intégral, j’eus la révélation inopinée de ma foi française à l’occasion de l’affaire Dreyfus. Je combattis avec une âpreté inattendue dans le camp des révisionnistes. Et pourquoi ? Non, par « anarchisme », non par pure équité humaine, — par chauvinisme, c’est le mot. Pour les mêmes raisons que, dans l’autre camp, Déroulède. Je me rendis compte soudain du prix que j’attachais au bon renom de ma patrie, à sa gloire dans le monde… C’est cela que je défendais avec tout l’excès de mon âge. Et, le soir de l’arrêt de Rennes, — ne riez pas ! — j’ai pleuré sur son « déshonneur ». — Aussi bien je suivis l’évolution de Péguy ; comme lui, peu de temps après, je répudiai les sectaires ; mes amis de la veille devinrent mes ennemis ; et depuis lors je n’ai plus ouvert le journal sans le tremblement de celui qui aime et qui ressent à vif la moindre des blessures dont va souffrir l’objet de son amour. Peu versé dans la politique, trop timide pour m’y mêler, trop faible aussi pour secouer le joug de mes préoccupations esthétiques et aborder le problème vital, j’assistais au combat comme un partisan désarmé ; mais je tenais férocement pour ceux qui défendaient l’existence morale et matérielle de la France… à l’exception de Maurras. Que pouvais-je faire de plus, moi, poète ? Si, j’entrepris de la chanter[4].
[4] Foi en la France (Préludes dans la paix, 1909).