— Mais cela suffit-il ?

— L’Art se suffit.

— Mais vit-on sur une esthétique ? Du moins la vôtre était-elle doublée d’une philosophie ?

— Peut-être pas ! Entre Descartes et Kant, Spinoza et Leibniz, Hegel et Renouvier, Spencer et Darwin, passionnément étudiés au lycée, sans compter Hartmann et Büchner, est-ce qu’on choisit à cet âge ? Un système chasse l’autre… Et du reste, pourquoi choisir ? Autour de mes vingt ans, je croyais fermement en l’Homme et en la Vie, comme à peu près tous ceux de ma génération. C’est tout.

— Et au progrès, sans doute ?

— Au progrès de l’Individu. Avec le temps, il avait pris toute la place. Nous l’héroïsions à plaisir.

— Dans le mal comme dans le bien, je vois cela…

— Notre art ne faisait pas de différence.

— Et vous avez fini par donner dans le « nietzschéisme », avouez-le donc !

— Nietzsche ne nous a pas formés. Il est venu à point pour étayer notre religion flottante. Ce n’est pas une métaphysique et encore moins une morale que la doctrine nietzschéenne — si tant est qu’elle tienne d’ensemble — formule expressément ; disons plutôt : une dramaturgie. Une vie dangereuse, le libre élan laissé à l’entre-choc des passions, quelle aubaine pour le dramaturge, pour le romancier ou pour le poète qui a décidé de ne pas conclure ! Les besoins de notre art nous ont dicté notre philosophie ; infuse dans une œuvre d’art, nous l’estimions sans danger.