— Le sais-je ?… Sur les principes moyens et faciles qui sont la loi de nos sociétés, les bâtards de la Sainte Loi. Mes désirs, au reste, étaient modérés. Quand, d’aventure, l’un d’eux se heurtait à la règle, je la frondais pour lui ou je la tournais à son avantage. Incapable, sans doute, d’un tort matériel, moins soucieux du tort moral. Où il n’est pas de mœurs, là chacun règne. A charge de revanche, personne n’ayant rien à perdre, ni le prochain, ni soi ![2]

[2] En ce temps-là mes amis vantaient mon « cynisme ». J’aurais refait le monde à mon image pour justifier mes erreurs.

— Mais quelle vie défaite meniez-vous ?

— Me le suis-je jamais demandé ? Au jour le jour, en voyageur.

— Est-ce possible ? Tout entier tourné vers ce monde, il vous suffisait d’être.

— C’est cela.

— Et jamais dans le cœur aucun élan spirituel ?

— Tout au contraire. Dupouey disait en parlant de lui-même : « Nous qui avons adoré la Beauté. » Je fus de ces adorateurs. — Autour de sa vingtième année, bienheureux le jeune homme qui rencontre l’Art ! L’Art, prenant le pas sur l’amour, ramasse le sceptre de Dieu qui est tombé en déshérence. Dans le culte de l’Art, nous pensons échapper au monde, à la fuite des jours, et surmonter un médiocre destin. Le véritable artiste va placer son ambition, sur terre nécessairement, mais par delà sa vie terrestre, dans le profond des siècles à venir. Indifférents aux succès du présent, du moins autant qu’homme peut l’être, nous rêvons en secret de laisser après nous, de léguer à nos descendants, non une patrie bien assise, non un idéal éprouvé, mais quelques morceaux réussis, une œuvre, un livre, moins : un poème, moins : une strophe harmonieuse, capable de chanter sur les lèvres des hommes longtemps après que nous nous serons tus. En un mot, nous nous efforçons de gagner, par un labeur qui n’est pas sans mérite, une façon d’éternité terrestre… O vanité !

— Ainsi peu vous importait d’être utile ?

— Est-ce que la Beauté ne l’est pas ? Nous n’acceptions de l’être que par la Beauté. Nous nous targuions d’un art tout gratuit, gratuit pour nous qui n’en attendions pas de récompense, gratuit pour le prochain que nous nous refusions à réformer. Fi d’un lyrisme ou d’une prose utilitaires ! Il s’agissait de « mettre en forme » partie du monde et partie de nous-même, en nous gardant bien de juger.