Fut-ce deux ou trois ans après ? Je ne veux rien affirmer. Peu importe. Je revois la scène en tous ses détails. Cela se passe à B…, pendant les vacances de Pâques. Ma mère s’habille pour la messe dans la chambre du haut ; je suis en bas, je lis. Ai-je bien réfléchi à ce que je vais faire ? Elle m’appelle, je ne lui réponds pas. « Viens t’apprêter, Henri, nous sommes déjà en retard ! » Quand je me décide à monter — elle est là devant moi près de l’armoire à glace, son chapeau sur la tête, achevant de mettre ses gants : elle me dit : « Voyons, tu vas manquer la messe ! » J’entends sa chère voix… Et je m’entends lui répondre, sans lever les yeux, honteux de moi peut-être, mais résolu : « Je n’y vais pas. » La pauvre femme n’a pas le temps de faire face ; j’ajoute sans tarder : « Qu’est-ce que tu veux, maman ? je ne crois plus ! »… Je n’étais pas méchant, j’aurais pu feindre. Ah ! quel pardon ne lui dois-je pas demander !… Mais non : « Je ne crois plus ! » le couteau dans le cœur. — Je disais vrai. Je n’y mettais ni fronde, ni libertinage. La source était déjà tarie. Et même au prix de sa souffrance, je refusais de me mentir… Elle prit tout sur elle, sans rien répondre, le péché de mon reniement et le souci de mon salut.
Entre la mère bonne croyante et le père impie — et combien d’excellents ménages s’accommodent de vivre unis dans deux univers opposés, qui selon le prince des Cieux, qui selon le prince du Monde ! — le jeune homme hésite, balance… il a deux exemples et un seul chemin. — Mon père n’eût pas dit un mot pour m’arracher à la foi maternelle et Dieu sait, je puis l’avouer, quelle préférence secrète m’attirait vers ma mère : c’est pourtant mon père que je suivais. Le lent travail de désaffection qui m’avait mené à ce point n’a laissé dans mon souvenir aucune trace. Et dès lors — avais-je quinze ans ? — j’ai vécu sur la terre sans Dieu et sans besoin de Dieu.
Mystère de la grâce. Mais la grâce peut être aidée. Je ne veux pas atténuer une faute dont j’assume complètement le remords et la pénitence. Mais j’ai le droit, sans offenser l’Église, le droit et le devoir d’examiner, si l’insuffisance notoire de l’enseignement religieux que les enfants reçoivent après la communion solennelle n’a pas facilité le fléchissement de ma foi. Voici un jeune esprit avide et curieux auquel on ouvre toutes à la fois les routes de la connaissance humaine. Voici les arts, les lettres, les sciences, les métiers, voici l’histoire. Que de pays nouveaux ! Il y progresse vite, un peu grisé. Toutes ses forces d’attention sont requises, tout son temps occupé… Et qu’en réserve-t-on à Dieu ? Que fait-on pour l’information de son âme ? Je parle de ce qui se passait de mon temps et dans un collège laïque ; mais on me dit qu’il en allait de même alors dans les maisons religieuses[1] : une ou deux heures d’instruction, la semaine, qui nous ennuyaient tous, je m’en souviens, étrangement ! Notre bon aumônier n’essayait pas d’entrer en concurrence, par cet attrait vivant qui capte les jeunes esprits, avec nos professeurs d’humanités ou de sciences. En regard des vies de Plutarque, nous offrait-il la vie des Saints, la vie même du Divin Maître ? Mais non. Dans l’histoire des nations, rendait-il à l’histoire du peuple élu, à celle des apôtres, des papes, de l’Église, la première place qui est la leur ? Mais non. Il nous parlait abstraction. Alors que la philosophie, réservée aux esprits plus mûrs est reportée à la fin des études, il nous faisait entrevoir dès treize ans les hauts sommets de la théologie. Il dissertait, savamment je le crois, sur le péché originel, sur les vertus théologales, sur la grâce. Ah ! s’il nous avait lu les Actes de sainte Cécile, le récit de la Passion dans Anne-Catherine Emmerich ou même les « Fioretti » légendaires ! En vérité nous ne savions à quoi nous prendre et nous cessions de l’écouter. Notre connaissance de Dieu ne sortait de là ni plus claire, ni plus profonde et ni seulement rafraîchie. Sur notre petit champ sacré, les connaissances purement humaines empiétaient un peu davantage chaque jour. Foulé partout, bientôt, nous n’en retrouvions plus même la place. — Que dites-vous de ces chrétiens qu’on pousse au baccalauréat et qu’on arrête au catéchisme ? J’entends : au catéchisme de l’enfance. Certes, toutes les vérités et toutes les beautés, issues des Livres et de la Tradition, y sont incluses. Mais il serait bon de les cultiver avec autant de soin, d’à-propos, de persévérance que les vérités de la science et que les beautés de la poésie ! Il faut apprendre au jeune homme sa foi. Que si le collège n’y suffit pas, c’est l’affaire de la famille. Je n’avais pas, quant à moi, ce recours… Rien, rien ! que ma paresse aux sacrements et la tiédeur de ma prière ! Car je n’aurai lutté, mon Dieu, ni pour Vous perdre… ni pour Vous ravoir.
[1] A l’heure actuelle, de grands efforts sont faits pour rendre plus vivant cet enseignement, paraît-il.
CHAPITRE II
Dialogue entre un chrétien et un artiste. Comment l’Art me tient lieu de tout et premièrement de principes. La gratuité de l’Art. Nietzschéisme, dreyfusisme, patriotisme ; spiritualisme malgré tout. L’épreuve de Florence. Angelico et l’élan de ma joie vers Dieu. Mort de ma mère. J’apprends la douleur. Mon blasphème. Voici la guerre.
— Vous aurez donc vécu dans ce désert vingt ans ? Sans Dieu et sans besoin de Dieu !
— Qui plus est, sans inquiétude, dans une sorte de plénitude païenne… — tant le prince du Monde excelle à endormir la conscience, à farder et enguirlander le péché.
— Sur quels principes viviez-vous ?