H. G.
Je m’adresse à mes frères détachés de l’Église et aux compagnons de ma vie mauvaise. Je leur dis humblement : Voici l’œuvre de Dieu ; Dieu a fait pour moi ce miracle. Ouvrez vos cœurs ! Vos cœurs n’en sont pas plus indignes que n’en était le mien. Dieu veut le refaire pour vous.
Et je dédie le récit de ma conversion à
DOMINIQUE-PIERRE DUPOUEY
HÉROS ET SAINT
qui m’apparut un matin de bataille ; qui échangea quelques paroles et quelques regards avec moi : qui tomba sur l’Yser à la veille de Pâques en l’année sanglante 1915, pour participer pleinement à la Résurrection de son Maître et, m’entraînant dans son sillage lumineux, me réapprendre la prière après plus de vingt ans d’oubli et changer dans ma bouche le goût de la vie.
Noël 1915.
CHAPITRE I
Première éducation religieuse. La prière, la messe, les processions. Au lycée : ma première communion. Comment je reniai ma foi. Sur les lacunes de l’instruction religieuse donnée alors aux jeunes gens. Je vis sans Dieu.
J’ai été élevé dans la foi catholique. Je n’ai jamais perdu le souvenir du petit Christ en ivoire jauni, cloué sur une croix d’ébène, devant lequel, matin et soir, à genoux dans la chambre rouge, ma mère, ma sœur et moi, nous dévidions à la file le Pater, l’Ave Maria, le Credo, le Confiteor et le nom des parents défunts. Il y avait aussi, au-dessus du lit maternel, une reproduction colorée de la célèbre Assomption de Murillo, d’une suavité si fade, et ma mère aimait à me reconnaître dans la figure d’un des Anges qui soulevaient la Vierge au manteau bleu, tandis que ma sœur, moins docile, ressemblait plutôt, disait-elle, à celui du coin droit, enveloppé de pourpre et d’ombre et que, bien sûr, le démon tirait par les pieds. Plus loin encore, je vois, mais à force sans doute de me l’être entendu conter, un tout petit enfant sur les genoux de sa sainte grand’mère et s’amusant avec son chapelet. — Je songe aux matins de dimanche. On avait mis ses habits neufs et on se rendait à l’église comme au spectacle. Ah ! l’orgue, le chantre, le « serpent » ! le suisse en baudrier brodé et en bicorne ! le curé en dentelles et en brocart ! les buissons de cierges ! l’encensoir fumant ! les rayons d’or de l’ostensoir ! C’était le luxe de chaque semaine. Et au retour, on achetait rue des Épousés des « éclairs ». Pour la procession de la Fête-Dieu, toute la grand’rue se revêtait de draps blancs piquetés de fleurs : sous les tendres tilleuls des promenades était le plus beau reposoir, et ma sœur, couronnée de reines-marguerites, une petite corbeille au cou, semait des pétales de roses roses, d’un geste court, comme on donne à manger aux petits oiseaux.
Ma première communion et ma confirmation dans la foi comptent vraiment comme des actes d’importance. Dans la vieille ville de S… qui possédait un cardinal, la chapelle de notre lycée longeait une rue tranquille et glacée. Elle s’ouvrait par sa petite porte sur le cloître en arcades de la cour des grands. Là, l’éloquence ardente de l’archiprêtre Dizien qui devint évêque d’Amiens et dort maintenant sous les dalles de la cathédrale parfaite, tonnait une fois chaque année. Notre aumônier était un homme fin et grave ; il portait lunettes ; nous l’aimions bien. Nous faisions retraite dans une salle d’étude entourée d’un jardin de roses, qui était partie réservée dans la cour des petits et où n’avaient le droit de circuler que les premiers communiants. J’y suis encore dès que j’y pense. O douceur, ô sage tendresse ! ô silence, ô fraîcheur de la semaine consacrée !… les soirs surtout, sous les tilleuls. Comme je me donnais ! Quelle garde attentive je montais devant mon bonheur ! Sous quels scrupules enfantins j’abritais mon âme nouvelle ! Car je connaissais déjà le péché. La veille de la communion, après la confession générale, comme je me promenais avec mon « frère » en compagnie de Dieu, je découvris dans un recoin de ma conscience une faute vénielle qui m’avait échappé. Je la voyais avec épouvante grandir comme une tache d’huile sur la nappe. Elle semblait devoir me souiller tout entier. Je courus à l’aumônier lui en porter l’aveu et solliciter une pénitence. Je ne dormis pas bien tranquille. Mais le lendemain me récompensa. Le plus beau jour de la vie, vous dit-on. C’était vrai. Ma mère faisait mon orgueil : elle portait une robe de soie et de peluche couleur héliotrope. Les roses embaumaient. On me couvrait de compliments. Mon extase puérile qui du premier coup atteignait à la félicité divine, joignait, tressait ensemble toutes mes impressions, le faste des prêtres et de l’assistance, la gloire du soleil, des fleurs et du paradis entr’ouvert… sans oublier certain contentement de moi-même. Je ne m’explique pas encore comment je pus résilier si tôt ce pacte solennel avec la joie.