« Seigneur, en qui je ne crois pas, pourquoi avez-vous fait si beau le monde ? Pourquoi nous avez-vous faits si avides, si aptes, si joyeux et si glorieux devant lui ?… Voici peut-être le temps de ma mort et je n’ai d’yeux que pour la terre. Chaque instant que je vis me promet de ne vivre plus. Et je le sais et j’oriente tout mon être vers la vie et non vers la mort. Jamais la vie ne me parut si bonne, quand je la sentais longue, profonde et sûre sous mes pas.
« Seigneur, je ne m’explique pas ma joie. C’est l’hiver, c’est la guerre. Mais non, la vie ne fait que sommeiller. O moment entre le sommeil et l’éveil où la germination se décide ! Le monde n’est pas à sa fin, il recommence ! et mon amour s’en veut rassasier. J’ouvre mes yeux et tous mes sens… j’entonne une louange enthousiaste pour ce qui ne m’est plus de rien, si je le quitte, hélas !… et j’adore ce trop beau jour, sur quoi il ne m’est plus permis de rien construire. Je ne songe pas à demain, à la ténèbre qui m’attend. Je me donne au plaisir qui va m’être repris, au monde dont le glas se fait entendre. Et plus je sens l’un et l’autre précaires, provisoires et condamnés, plus je m’entête à les étreindre, moins j’aspire à les remplacer. L’instant me comble et me transporte. Je veux m’anéantir en lui.
« Seigneur ! pour me faire une âme si assurée au milieu du pire danger, n’est-ce pas que la splendeur de ce jour déjà me répond de la vôtre ? — et mon âme déjà ne vous a-t-elle pas rejoint ? »
Confusion de sentiments, me dira-t-on ; c’est bien possible. Mais j’essaie d’expliquer mon cas.
CHAPITRE V
L’ami de mon ami : Lieutenant de vaisseau Dupouey. Une offensive en vue. Les fusiliers-marins sont là. 28 janvier, attaque de la Grande Dune. Dans un grenier-observatoire : le paysage, le concert. Apparition de Dupouey. Son portrait, ses mots. Notre promenade. Ses « Jean le Gouin ». L’assaut.
Mon ami André G… m’avait dit avant mon départ : « Puisque tu vas sur le front de Belgique, tâche donc de trouver Dupouey. Il a quitté Cattaro pour Dixmude. Lis plutôt. » La carte postale, d’un tour héroïque, me parut émouvante, même à voir. A tout hasard, je pris l’adresse : Lieutenant de vaisseau Pierre Dupouey, 1er régiment de marins, 3e bataillon, 12e compagnie[10]. Qui était Dupouey ? Je savais de lui peu de chose. Qu’il avait recherché André après la lecture d’un de ses livres. Qu’ils s’étaient liés d’amitié. Qu’il aimait ce que nous aimions, les pays lointains, le désert, la poésie et l’aventure. Qu’il me plairait. Mais jamais le hasard ne l’avait placé sur ma route ; jamais, même par lettre, nous n’avions échangé un mot. Il avait lu quelques-uns de mes vers, et, ami d’un très cher ami, j’aurais été heureux de le connaître. L’occasion avait tardé dix ans. Avait-il fallu cette guerre pour qu’à la fin elle se présentât ! — Mais non ! les fusiliers-marins ne se trouvaient pas à Nieuport.
[10] Ce récit était achevé quand je pus lire la préface écrite par André G… pour la correspondance de Dupouey ; il y a fait entrer de longs extraits des lettres que je lui adressais du front à la suite de mes rencontres avec son ami. Les mêmes faits y sont narrés, mais tout chauds et d’enthousiasme. Les deux versions, qui concordent, ne feront cependant pas double emploi.
Vers la mi-janvier on commença à parler d’une attaque. En novembre on avait manqué la première, et nos territoriaux, lancés bravement sur Westende, s’étaient fait hacher et noyer, l’ennemi les ayant rejetés jusqu’à l’Yser. En décembre, nos alpins, reprenant l’opération, avec des objectifs moins lointains et moins vastes, nettoyaient proprement la rive droite du canal et enlevaient une partie de la « Grande Dune », position dominante dont les Boches, hélas ! surent conserver les contre-pentes et le sommet. Depuis lors on démolissait à coups de 75 les ouvrages précaires que la patience inlassable de l’ennemi édifiait dans une matière friable. Quand on avait bien travaillé tout le long du jour — je vois dans son grenier le commandant Doigneau, l’œil sans cesse fixé à la lunette de marine — on s’apercevait au matin que les boucliers de métal, les sacs à terre, les créneaux qu’on avait fait danser la veille, se retrouvaient en place, intacts — et, que voulez-vous ? on recommençait. Le général de M… décida d’en finir ; on avalerait le morceau ; s’il n’était pas trop dur, on pousserait plus loin. Qui sait ? On irait peut-être à Ostende. Ostende, port visible de nos espoirs, dont la jetée, la digue et la masse cubique se profilaient sur l’horizon. L’attaque serait menée par le régiment mixte de tirailleurs et de zouaves sur la plage, sur le polder et sur la dune. Dans l’émotion de la nouvelle, j’appris en même temps que nos chers fusiliers-marins devaient exploiter le succès.
Tous ces soirs-là nos plaisirs enfantins[11] autour de la table du mess cédaient le pas à une agitation plus grave. Les « notes » suivaient les « notes ». On mandait les sous-officiers, les téléphonistes, les éclaireurs : on réglait les signaux de convention qui devaient nous relier avec l’infanterie : un feu de paille, à telle heure bien précisée, déclencherait l’assaut et commanderait l’allongement de notre tir ; ah ! parmi nos poilus, c’était à qui « craquerait » l’allumette ! Je songe à la lecture à haute voix du plan d’attaque dans un silence recueilli. Il s’agissait vraiment de vivre un drame, dont on connaissait le scénario, dont on tenait les ficelles entre ses doigts. Cependant dans l’obscurité de la rue, passait un moutonnement de relève… Les fusiliers-marins peut-être, qui devaient prendre les tranchées un ou deux jours avant le choc ? Quand j’allais voir, ils avaient toujours disparu…