[11] Pour vous donner idée de l’ingénuité de nos jeux, sachez que nous nous amusions comme des fous à faire tourner sur la table, avec aiguillages, déraillements, rencontres de trains et ce qui s’ensuit, deux chemins de fer mécaniques.

Le premier que je rencontrai sur la chaussée de pavés et de sable qui conduisait à Oost-Dunkerque, près du camp pittoresque des tirailleurs, ce fut un petit gars breton traînant la jambe. Il était de son régiment, il était de son bataillon. « Est-ce que tu connais le capitaine Dupouey ? — Je crois bien, c’est mon capitaine. » Je fis un bout de chemin avec lui. J’appris que l’ami inconnu était depuis la veille aux tranchées de la plage et qu’il y resterait jusqu’au lendemain soir. « Il va bien ? — Non ! il est beaucoup changé ; je crois qu’il doit être malade. Il ne veut pas le dire, mais nous, ses hommes, nous le voyons. » C’est tout ce que je pus tirer du « camarade ». — Arrêtons-nous. Nous sommes le 25 janvier. Le soleil illumine sans se montrer le plafond transparent des blancs nuages ; tout est doucement gris, l’eau et le sable ; les chevelus d’herbe éparse aigrement verts et la bruyère toute noire. Dupouey n’est pas loin d’ici et je sais déjà que ses hommes ont pour lui de l’affection. Irai-je le surprendre dans son trou de sable ? N’est-ce pas indiscret, la veille d’un assaut ? Non, je fais porter un mot, j’attendrai. A la relève du 26, je le manque encore ; je me morfonds d’impatience, quand sa réponse me parvient.

Coxyde, le 27 janvier 1915.

« Monsieur,

« Si un lieutenant d’artillerie ne m’avait pas juré hier que votre ambulance était à Oost-Dunkerque, je n’aurais certainement pas traversé Nieuport sans venir vous serrer la main et prendre des nouvelles de notre cher G… Je me réjouis vivement d’être à quelques heures de vous connaître. De vous aussi, G… m’a si souvent parlé.

« Pouvez-vous réellement venir jusque Coxyde-Bains où nous sommes cantonnés, villa les Ajoncs ? Sinon, mon bataillon devant retourner dans les dunes demain soir, nous ne nous manquerons pas cette fois-ci. Mais cependant nous causerions bien mieux un peu plus loin de leurs marmites et des nôtres et si vous pouvez venir jusqu’ici — ce sera tout bénéfice puisque j’aurai le plaisir de vous voir un jour plus tôt.

« A bientôt donc et très cordialement à vous.

« Dupouey. »

Il peut sembler que je m’arrête à des détails sans importance, en transcrivant un mot de simple cordialité. La seule lettre, songez-y, que je possède écrite de sa plume : comme j’y tiens ! Et puis, elle précise nos distances, notre quant-à-soi réciproque, le ton de nos rapports qui ne deviendront jamais plus intimes — en ce monde du moins — avant d’entrer dans l’« éternel ». L’imminence d’une grande attaque m’interdisait de voler sur-le-champ à cette invite. J’attendrais une fois de plus le passage du bataillon.

Le 28 janvier[12]. Je suis debout dès avant l’aube. Temps assez clair, mer calme. Sur l’étendue blanchâtre, le feu tournant de la bouée et quelques points de lumière intermittents : la flotte doit donner. Je gagne dans la nuit la prétentieuse villa à quatre étages, saccagée et souillée — mais je n’en ai pas de regret ! — dans le toit de laquelle est installé l’observatoire. C’est le no 2. J’y serai seul ou presque. On le réserve pour le cas où le no 1 serait détruit ou bien deviendrait intenable. Derrière une porte qui fut vitrée, imaginez une mansarde basse et sombre ; dans le toit une tabatière ouvrant sur l’horizon marin ; dans le pignon de briques tourné vers l’ennemi, deux meurtrières taillées en long qui laissent passer le regard ; pour tout mobilier, deux chaises de paille, une table de café, un appareil téléphonique ; enfin une grosse lunette de cuivre sur son trépied ; avec cela la chambre est pleine. Nous tâtonnons.

[12] L’opération devait avoir lieu le 27, mais le 26 au soir, sur le pont Joffre, une passerelle de fortune jetée à l’embouchure du canal, le commandant de tirailleurs M… et deux de ses capitaines furent gravement touchés : ils devaient conduire l’attaque. Tout semblait remis sine die. Le lendemain arrivait l’ordre impératif : on attaquerait malgré tout, le 28, à la première heure.

Trop de silence : il pèse ; depuis cinq heures nos canons font les morts : le « génie » a dû sortir des tranchées et cisailler les fils de fer. L’ennemi ne doit pas avoir éventé nos projets. L’attente est longue.

Quand le rideau de la nuit se soulève, on met l’œil à la meurtrière. Un paysage énorme, à perte de vue et tout proche : nous dominons la scène du combat. De gauche à droite : la mer ; les tranchées de la plage où le flot monte ; le labyrinthe chaotique des boyaux et des trous de la Grande Dune, une gigantesque taupinière sur laquelle les hautes maisons de Westende semblent posées comme des « constructions d’enfants » ; à mi-côte, un cheval de frise bouleversé dessine sur le sable blanc une croix noire ; ces petites taches sombres qui bougent à peine, ce sont des tirailleurs tapis : enfin le bas polder qui descend des lisières de Lombaertzyde jusque sur Nieuport-Ville : masures blanches, haies, saules, coupant le « bled » marécageux. Au delà, l’œil s’égare, trop de choses fourmillent, Middelkerque, Ostende, Slype, etc., et tant d’autres crêtes de sable et tant de pointes de clochers, qui sur le pays plat font signe. Irons-nous ? Que va-t-il sortir de ce silence et de ce paysage ?…

Une heure avant l’assaut, l’artillerie prélude. Tumulte encore incohérent, celui de l’orchestre avant l’ouverture, quand chacun accorde son instrument. Le spectateur piétine, s’enivre de bruit et s’impatiente de ne pas voir le chef d’orchestre taper sur le pupitre et lever le bâton. Mais plus le tumulte s’accroît, plus on dirait qu’il tende à l’harmonie. Les trajectoires rasent le toit qui nous abrite ; la mansarde bourdonne comme l’intérieur d’un violon. Tutti ! A ce moment la porte s’ouvre. Le lieutenant Dr… un de mes récents camarades, m’amène un visiteur : c’est Dupouey[13].

[13] Ce fut ainsi, et je n’arrange pas pour les besoins de ma cause, une sorte d’entrée de grand opéra.