La main tendue, la main serrée. Je ne l’attendais pas ici. Il me fait plaisir et il me dérange ; mais le plaisir est le plus fort. Je suis surpris de sa petite taille, mais instantanément il m’en impose, ce petit homme carré, râblé, emmitouflé dans un suroît, la casquette bien enfoncée, ceinturonné de tout un attirail de guerre, la barbe sombre et l’œil profond ; très loup de mer en somme ; tellement différent de celui que j’imaginais ! Je le voyais long, glabre et mince. Ah ! pardon de toucher à la sainte figure ! Je dis la vérité, c’est ainsi qu’elle m’apparut : et décidée, et décisive, mais dans un sens tout imprévu. On ne s’entendait pas dans cette chambre de bonne : « Descendons, me dit Dupouey. Nous causerons mieux dans la rue. Vous me reconduirez jusqu’à mon bataillon ! » Quitte à manquer le premier acte, je le suivis.

L’escalier fastueux n’en finit pas… Sur tous les paliers bâillent et s’ennuient de grandes pièces vides salies de débris et d’ordures, de plâtras, d’excréments. Je ne vois que l’ironie du sourire, non sa pitié, quand Dupouey me montre, gisant devant le péristyle, naufragées, fracassées, le ventre plein de sable, deux horribles potiches ornées de roses en relief : « Quelle consolation ! Quelle revanche ! » Je suis tellement de son avis ; la guerre a l’air tellement faite pour nous venger de la laideur ! Si du moins elle y regardait à deux fois quand elle rencontre une chose belle. Je me suis demandé depuis, si c’était seulement l’artiste qui parlait et non surtout l’ami des pauvres, écœuré de faux luxe et de vain confort.

Il me dit : « J’ai écrit à G… : Il faut que vous voyiez cela ! Si vous n’avez pas connu la vie de tranchées, vous n’aurez rien connu ; venez ! Ah ! on enfonce dans la boue ! on se vautre ! on vit sur soi-même ! comme c’est bon ! » Il ajoute : « G… me déçoit. Je ne vois pas qu’il avance ? » Je veux protester. « G… a toujours couru après sa propre jeunesse : il ne veut pas y renoncer. »

La voix est brève, nette ; elle formule sans cesse, en quelques mots frappants, une pensée d’arrière-fond qui va plus loin que la parole. Tantôt le ton du dilettante, tantôt celui du dogmatique : et dans ce cas, raccourcis puissants, échappées soudaines, — nul homme ne m’a paru plus assuré de ce qu’il dit.

Nous remontons sous le chant des marmites la grand’rue de Nieuport-Bains, coupée de démolitions, de cabines de bain entassées, de barricades de pavés et de sable. On dirait que je la découvre avec mon nouveau compagnon. Je croise un capitaine de cavalerie, attaché à l’état-major, qui venait quelquefois rendre visite à notre groupe : un joli Gascon de la vieille France, qui n’a pas peur et qui sait plaisanter ; il va aux tranchées de la dune pour surveiller de près l’exécution de notre plan ; il est drapé dans une toile jaune serin, d’une matière glacée toute luisante ; en guise d’épée ou de canne, il tient une de ces petites bêches munies d’une poignée de bois, telle qu’on en voit aux mains des enfants sur les plages ; celle-ci vient sans doute de la boutique de jouets que nous venons de dépasser et qui n’est plus pour les poupées qu’un champ de mort. Il va très posément, très doucement, mais absorbé. En le désignant à Dupouey, je le salue de ma plus envieuse sympathie : mais il ne me remarque pas.

Nous arrivons ainsi à la hauteur de nos canons, de la chapelle en briques rouges et du malheureux petit cimetière. Déjà nous sortons de Nieuport. « Vous m’emmenez bien loin en arrière ? — Excusez-moi, dit-il, mais je dois rejoindre mes « Jean le Gouin » ; ils sont là en réserve, dans un creux, derrière la route de Groëndyke !… » Tant pis : Je veux le voir au milieu d’eux. Là-bas, dans une vaste cuvette de sable vierge, bien défilés aux vues de l’ennemi, ses « Jean le Gouin », comme il dit, vont et viennent, fument, bavardent, se reposent, sous la calotte à pompon rouge et dans la capote du fantassin. Pour les mieux regarder, nous nous asseyons sur la pente, derrière un buisson épineux et noir qui bourgeonne déjà. Des Provençaux, des Bretons, des Parisiens ; le teint et l’accent nous renseignent vite. Tous jeunes et quelques-uns invraisemblablement. Nous ne les gênons pas. Mais que leur jeunesse est troublante dans le moment qu’on la jette au combat ! O moment de repos unique ; douceur du sable qui se modèle au corps. Déjà nous ne songions plus à parler, à peine ayant fait connaissance. « Est-ce beau cette préparation d’artillerie ! » murmure Dupouey. Elle avait atteint à son comble : la flotte au large ; un peu partout les grosses pièces ; devant nous, l’innombrable chant des 75 ; derrière nous, tirant à fleur de dune, le pètement du bonhomme 90, qui achevait de nous casser la tête, pour que l’ivresse y entrât mieux. Le ciel s’était tellement dépouillé, le soleil ruisselait avec une telle magnificence qu’on eût dit que c’était lui-même qui chantât ; ce tonnerre guerrier, c’était le son de sa lumière. En vérité, on n’aurait pas de peine à vaincre. « La grande dune, ils n’ont qu’à y sauter, elle est à eux ! » Le bataillon de marins attendrait ici, pour aller occuper les secondes lignes et si ça marchait, pousser de l’avant. « Nous irons peut-être à Ostende ! » Il ne doute de rien, le capitaine Dupouey ; la mort est là et il caresse la victoire !

Je serais bien resté avec lui, avec eux ; mais le spectacle de l’assaut m’attire. Je les quitte à regret et je regagne mon grenier. De tant d’émotions héroïques et sensuelles, quelle est la principale ? On ne sait plus. On se laisse porter…

Entre la mer des eaux et la mer des sons, comme suspendu, j’ai vu par la petite fente, après deux terribles rafales qui faisaient l’enfer sur la dune — fumées de partout jaillissantes, geysers de sable, projection sauvage de débris — les tirailleurs et les zouaves, baïonnette au canon, bondir et se perdre dans un nuage. J’en ai vu cinq ou six, au moment de passer la crête, conduits par un héros sans armes qui les appelait et qui les pressait… J’ai vu la riposte ennemie qui s’étendait jusqu’au polder, posant partout d’énormes ballons de fumée qui étaient roux, blancs, jaunes, noirs… J’ai vu déboucher pour la contre-attaque la file grisâtre des Boches, balançant le fusil au bout du bras ; avant de se risquer à découvert, ils hésitaient, reculaient, puis sautaient le pas. J’ai vu quelques tranchées se regarnir, des combattants par un couloir de sable refluer au point de départ ; l’un d’eux, blessé, soutenait son bras gauche : il contait son histoire à tout venant. J’ai vu clairement, sans comprendre. Et quand je suis descendu aux nouvelles, que de blessés rentraient par le boyau du pont, portant aussi leur bras, tirant leur jambe ou ramenés sur des brancards ! Mais déjà les fusiliers de Dupouey se dirigeaient vers l’Yser en colonne ; ils vous souriaient au passage. Un obus éclata sur la cour de notre villa, vers midi.

Ne croyez pas que je dévie. Le principal personnage est en scène et rien de ce qui le regarde ne doit passer inaperçu. Sans s’en douter il a charge d’âme : la mienne ; je me peins à côté de lui. Notez qu’il ne devra y avoir entre nous aucun fait décisif, aucune conversation capitale, avant son sacrifice à Dieu. Nous causerons, nous ignorant l’un l’autre, et continuerons de nous ignorer.

L’attaque n’a point réussi, ou bien n’a-t-on pas su exploiter l’avantage ? En tout cas les marins ne sont pas entrés dans l’action. J’ai le dessein d’aller déjeuner avec notre ami dans trois jours, c’est-à-dire le prochain dimanche, à son cantonnement de coxyde.