Nous terminons notre après-midi dans la dune en poussant jusqu’à la villa-forteresse, que les Boches avaient construite, avec cave, ascenseur, route entretenue à leurs frais, pour tirer un jour sur Dunkerque. Dupouey admire la puissance de nos ennemis ; mais tout ce qu’il espère pour la France ! Que donnera la guerre après ? Il parle de Claudel avec enthousiasme — sans quitter le terrain de l’art. Il n’aime pas Péguy. « On ne peut dénier, me dit-il, que nous ne soyons soulevés par une vague de spiritualisme. » Il a l’impression que l’influence de Barrès a beaucoup grandi depuis quelque temps, etc. Mais l’homme est tellement attaché au bien-être ! Il revient pour la troisième fois sur ce sujet. « On mettra dix mille francs pour un mobilier… on refusera d’en donner deux cents pour un beau rétable. » N’importe ! il y aura du changement chez quelques-uns. La guerre a déjà fait des choses admirables. « Tenez ! il faut que je vous cite un mot. Je le tiens de notre aumônier qui me l’a rapporté sans m’en nommer l’auteur. Après les combats de Dixmude, un officier vient le trouver pour « se mettre en règle ». L’aumônier le croyait parfaitement athée. « Comment venez-vous si tard, lui dit-il. Mais vous pouviez mourir vingt fois dans ce massacre ! — Oh ! je le savais bien, répond l’officier, et dès le premier jour, j’étais décidé à me « rendre » ; mais je me refusais à faire un marché avec Dieu, à lui donner ma foi en rançon de ma vie ou de mon âme. » Est-ce assez noble et délicat ! et humble, au fond, sous l’apparence de l’orgueil !… « Dupouey racontait le fait sans passion ; comme le reste, « avec distance ». Moi, j’admirais le mot de tout mon cœur ; mais non, hélas ! avec plus d’allégresse que le spectacle de l’après-midi qui était merveilleux sur la mer et le sable. A ce moment, j’aurais pu forcer la consigne, obtenir peut-être de notre ami l’aveu le plus cher à son âme. J’étais timide, obsédé de plaisir, aveugle. N’ayant fait qu’entrevoir la vraie clarté qui le guidait, je passai outre. Et puis, il devait mettre une sorte de pudeur à se montrer si différent de moi. Je me serais penché sur son secret que déjà il eût refermé le tabernacle.
L’admirable parole était du lieutenant de vaisseau Illiou, qui tomba un mois après Dupouey, aux mêmes tranchées. Elle lui fut, devant tous, solennellement attribuée, par l’aumônier du 1er régiment qui prêcha à ses funérailles : « L’homme qui l’a pensée est sauvé par avance », ajoutait celui-ci. Mais dans l’instant où je l’appris, elle ne me révéla rien ni sur mon compagnon, ni sur moi-même. Je l’enregistrai et je la classai, parmi les souvenirs, certes, les plus frappants de notre journée de Coxyde, mais sans lui accorder sur les autres la primauté. J’étais si peu aiguillé dans le sens chrétien que je ne songeai même pas à me demander si Dupouey était croyant ou incrédule, catholique ou bien réformé. C’était l’ami de mon ami G…, protestant et auteur de l’Immoraliste, un homme supérieur et prodigieusement artiste en même temps que beau soldat. Pendant le thé, on discuta d’un débarquement possible des Boches sur la côte flamande ; la petite fille des réfugiés vint jouer auprès de nous ; Dupouey lui donna un bonbon… Nous prîmes rendez-vous, à deux jours de là, aux tranchées, où j’irais partager avec lui le « singe » et le pain. « J’adore cette vie à même le sable, disait-il de sa belle voix ; la mer vient jusqu’à vous : le soleil reflété vous baigne de toutes parts. Dommage que les Boches vous jettent à la tête leurs petites saletés. » Il nommait ainsi leurs grenades. Nous nous quittâmes avant le soir sans nous connaître[18]. Je ne l’ai revu qu’une fois.
[18] « Je quittai Dupouey sous un beau nuage de grêle qui occupait la moitié du ciel pur, dans un état d’ivresse singulière. » (Lettre citée par André G…)
Il ne retourna pas aux tranchées de la dune et nous fûmes relevés en même temps que lui. La veille du départ, comme on se réjouissait de se tirer avec un minimum de pertes d’un endroit réputé mauvais et où « Caroline » ne chômait guère, la dite « Caroline » qui gîtait à Westende, « au-dessous de l’affiche bleue » et se moquait de nos obus, plaça un superbe explosif devant la cuisine, au moment même où nous allions sortir. On reflue dans la salle ; le cuisinier tend le dos ; on se tâte. Personne n’est touché ! C’est toujours par le rire qu’en ces cas-là le soulagement se traduit. Mais nous ne rions pas longtemps. Deux hommes agonisent dans la courette : Segers, un de nos bons téléphonistes, et un fantassin « détaché », qui ont été surpris en train de charger leur voiture. Quel spectacle ! Avant même d’être tout à fait morts, les voici transformés en deux pauvres choses meurtries, toutes salies de boue et de poussière, sans nom humain. Ce tas de bouillie et de vêtements, d’où le sang ruisselle, fait encore entendre un râle angoissé. « Voici l’homme ! »
Moi, médecin, n’ai-je donc jamais vu la mort — je songe aussi à toi, ma pauvre mère ! — la mort qui détruit et qui souille, pour perdre la tête devant ceux-ci ? Je ne connaissais guère que l’un d’eux, il avait une brave figure ; la minute d’avant, il était entré dans la salle pour y prendre quelques objets. Mais non ! ma douleur n’est pas personnelle ; elle s’adresse à l’homme tout court. Je rentre dans ma chambre et spontanément me jette à genoux ; pour prier qui, mon Dieu ? pas vous ! Je ne saurais dire ni qui, ni quoi ; la Force, le Destin qui préside à notre existence. Je crie de toute mon âme naufragée : « Pitié pour eux ! pitié pour eux ! » Deux jours plus tôt déjà, j’aurais à le noter, le même mouvement du cœur m’a courbé devant l’inconnu, à propos du héros « à la petite bêche »[19]. Dans un cercueil construit en hâte on place le corps de notre canonnier. Comme on ne peut le faire passer par la porte, on le laisse dans notre cour. Comment ne pas penser au malheureux ? Nous accrochons la boîte dans toutes nos allées et venues, le soir en rentrant nous coucher, le lendemain au petit jour en préparant notre départ. J’ai souffert, cette nuit, de le savoir tout seul sous les étoiles.
[19] « Seigneur ! C’était des hommes — et qu’en avez-vous fait ? qu’en ferez-vous ? — Si je priais, ce serait pour les autres… On est si peu égoïste ici, quand on vit… Je ne sais plus au juste ce que je pense. Après l’enthousiasme de la guerre, j’en réalise à présent toute l’horreur. Et dans cet enfer, à qui s’en remettre. » (Lettre à André G…, 1er février.)
Il repose à présent de l’autre côté de la rue, à la lisière de la dune, mêlé aux tirailleurs et au menu sable qui bouge, sous une croix peut-être déjà déplantée par le vent et par les obus. Et comme j’eus tôt fait de l’oublier !
En vérité, tout cela a glissé sur moi sans pénétrer plus loin que l’enveloppe. A quelques kilomètres de Nieuport, mais dans le pays bas, derrière Ramscapelle, je me suis bientôt refait une vie, menacée de moins de périls et qui est douce. Je suis à l’échelon, avec un compagnon de choix, le lieutenant D… Il nous vient quelquefois des obus ; on les compte. On fait de temps en temps une expédition jusqu’aux batteries, qui, elles, encaissent royalement. Le plus souvent on travaille tranquille. J’ai perdu de vue Dupouey : il est si difficile de communiquer ! Il a pris le secteur entre Lombaertzyde et Saint-Georges. A dire vrai, je ne fais guère effort pour le revoir. Nous sommes installés dans une grande ferme flamande dont les fermiers parlent un langage inconnu : il y a dans la cour un fumier gigantesque, hanté de monstrueux cochons. Toute l’après-midi je reste installé dans la salle. L’armée belge s’amuse, s’épuce, s’épouille sur le pré ; c’est un plaisir. Chez le sacristain où je couche, je pianote sur un vieux meuble, j’écris, je lis : j’ai entrepris une traduction d’Électre. Après dîner, D… et moi nous faisons un tour, sur le chemin capricieux planté de saules, qui continue jusqu’à Pervyse. Nous voyons sans nous déranger les 210 tomber sur Ramscapelle et sur Nieuport-Ville les 420. Ou bien nous nous portons au passage de la relève sur les bords du canal, où les « estaminets » ne manquent pas. Dupouey ne doit pas suivre cette route ; je vois d’autres officiers, jamais lui. La musique militaire belge qui nous assourdit toute la semaine quand ce ne sont pas les trompettes, joue le dimanche à la grand’messe. J’y vais pour faire comme les autres, par désœuvrement et curiosité ; mais sous le porche ruiné où les soldats flamands s’entassent, le moment où toutes les têtes s’inclinent, où les trompettes sonnent aux champs, est riche d’émotion patriotique : la Belgique est foulée, qui la délivrera ? C’est tout.
Un matin pluvieux, le 24 février, Dupouey me surprend à la ferme. J’ai vraiment plaisir à le voir ; il a peu de temps devant lui. Nous causons. Je lui dis ma vie, il me dit la sienne : il passe deux jours aux tranchées près de Saint-Georges, un tas de pierres empilées flottant sur l’eau ; il reste deux jours en réserve dans les caves de Nieuport-Ville, puis quatre jours à l’arrière à Oost-Dunkerque ; mais le dernier bombardement ayant fait des victimes, ses hommes occuperont dans les dunes des baraquements. Ah ! il regrette les tranchées de la plage ! Ici c’est une guerre de patrouilles, on se tâte toutes les nuits. Le pays bas n’étant qu’un lac, sur une route entre deux eaux, qui seule affleure, ils se risquent à quelques-uns, un premier-maître et quatre fusiliers ; ils marchent pas à pas, sans bruit ; il s’agit de surprendre la sentinelle boche qui barre le chemin ; pour couvrir la distance, ils mettent quelquefois des heures. Les derniers qui y sont allés ont dû demeurer à plat ventre une partie de la nuit ; la sentinelle, étant de face, eût pu les voir venir. « Elle ne bougeait pas, la gueuse ! » (C’est un marin qui parle.) Enfin, arrive un grain. La sentinelle, qui reçoit la pluie en pleine figure, rabat d’abord son capuchon, puis se retourne. Ah ! son affaire est vite faite ; ils ne sont plus qu’à deux mètres : un seul bond !… Elle tombe égorgée, mais en tombant, donne l’alarme. Coup de feu. Tous ne rentrent pas. « Le plus à plaindre, voyez-vous, me disait Dupouey, c’est l’officier derrière son créneau, qui ne sait rien, qui compte les minutes comme des heures, qui tend l’oreille au moindre bruit et qui attend, anxieux, le retour. Dans ces cas-là, je ne supporte pas l’attente. » Mais il doit me quitter, il a quelques achats à faire à Furnes. « Je vous emmène et vous ramène. J’ai une auto. »