La pauvre petite ville si jolie, sur laquelle hélas ! trop souvent, je vois éclater les obus qui passent par-dessus nos têtes, est plus déserte que jamais. Sur la place désaffectée qui a perdu quelques façades, une ou deux boutiques restent ouvertes. L’hôtel de la Noble-Rose n’est plus ; l’hôtel de ville, à peine un peu criblé, garde son charme. Là, sous la pluie et le silence, il faut se taire, n’est-ce pas ? Dupouey fait emplette de quelques objets et d’une bouteille d’eau de Cologne ; la puanteur est telle sur l’Yser où la marée fait osciller tant de cadavres !… Mais nous ne posons pas. « Il faut venir déjeuner avec moi dans ma cave. Quand venez-vous ? Nous nous promènerons dans Nieuport-Ville : j’y passe tout mon temps… Je suis en train de prendre un goût immodéré pour les ruines… N’est-ce pas inquiétant, dites-moi ? » Il rit ; je ris. Oh ! je connais l’endroit : la halle, la tour des Templiers, le port ; l’église qui n’avait déjà plus de porche, voici deux mois, et qui s’ouvrait comme une rose. En vérité l’intérieur de la nef, qui ignorait les outrages du temps, semblait tout neuf en s’éveillant à la lumière, et il était d’un rose doux de rose-thé. Elle va tomber peu à peu, il ne restera plus debout que les piliers, les murs et les arcades. Cependant auprès d’elle, le cimetière s’agrandira. Sur les tombes nouvelles, on continuera de poser, en guise de monuments funéraires, les débris de l’église, statues et chapiteaux. J’imagine Dupouey s’attardant à fouiller, dans une triste maison que je sais, les tas d’objets, de papiers, de lettres, qui s’échappent d’un secrétaire d’acajou ; à restituer en esprit ces intimités ravagées… Il me semble tantôt plus gai, tantôt plus grave que l’autre dimanche à Coxyde. « Il y a un beau vers dans le dernier livre de Verhaeren, vous en souvenez-vous ?
« Tout est repos, fraîcheur, balancement, murmure. »
Quand il le chante, on sent l’homme qui aime les mots. Puis il se tait, seul avec ses pensées. Il ne sait plus que je suis là. Où va son étonnant regard ? « Dans le fond, reprend-il, pour moi, jamais voyage ne m’aura autant exalté. Oui, venez me voir dans ma cave ! » L’auto qui longeait le canal me ramène au point de départ. Nous nous serrons la main comme gens de revue. Ne dois-je pas aller déjeuner avec lui demain ? Hélas ! une raison de service me retiendra. Adieu, notre méditation dans les ruines ! Le contact est encore rompu, quand peut-être allait naître une amitié.
J’ai mis trop de chaleur dans la relation de nos trois rencontres[20] : les suites qu’elles ont eues ont tant augmenté leur prix à mes yeux ! J’ai exagéré, je le sens, l’effet qu’avait produit sur moi, dans le moment, « l’annonciateur de la grâce ». Qui me l’eût présenté pour tel n’eût récolté de ma part qu’ironie. Oh ! dès le premier jour, le processus divin fut merveilleux ! Mais le plus singulier miracle, c’est que je ne m’en doutais pas. Notre poème n’a pris forme qu’à l’instant où il s’achevait : dans la mort… Il n’y a jusqu’ici que l’échange cordial — je donnais peu, lui tout le reste — de deux hommes de même culture, qui ont eu plaisir à se voir dans des circonstances exceptionnelles : sans le décor de guerre, rien que de tout banal. Dupouey me tient si peu au cœur que je vais rester six semaines sans m’inquiéter de lui, sans chercher à le voir, et sans penser à lui, peut-être ?… j’entends : consciemment. Cependant, par-dessous, l’inconscient — ou Dieu — fait son œuvre.
[20] Non. J’ai relu depuis, dans la préface d’André G…, les lettres que je lui écrivais sous le coup de l’émotion. Elles débordent d’une sorte de délire dont je n’avais pas conscience alors. J’étais déjà plus « possédé » que je ne me le figurais… N’importe !
CHAPITRE VII
Incidents quotidiens. Vendredi saint : j’entre à l’église. Une messe aux batteries le Samedi saint. On m’annonce la mort d’un officier de marine. Quinze jours après, la nouvelle : c’était Dupouey. Exaltation immodérée de ma douleur. Au cimetière de Coxyde-Ville. Ma visite aux marins. Le milieu. De quoi il est mort. Révélations de l’aumônier : c’était un saint. De quelle ardeur il voulait fêter Pâques. Il l’a fêté au ciel. Mon transport.
Donc le temps a passé. Un mois encore. Nous n’avons pas changé de place. Sous l’œil des saucisses et des avions, la même vie. Non pas vide, tant s’en faut ! Ah ! si pleine au contraire que je dois renoncer à noter tous les incidents, accidents et événements, d’ordre extérieur, intérieur, particulier et général, qui s’y succèdent. On s’intéresse à tout, aux nuages démesurés qui sont si beaux sur la plate étendue des Flandres, aux propos des poilus, à leur vie, à leur cœur, aux travers de nos chefs et à leur héroïsme[21], aux détails curieux de la guérilla immobile qu’on mène dans le secteur, aux blessés et aux morts. Nous avons eu « un coup dur » comme on dit, à l’usine à gaz de Nieuport-Ville. Un de nos capitaines, un petit homme décidé, le calme et la volonté mêmes, a vu tomber à ses côtés le lieutenant R… et trois hommes ; lui-même, la mâchoire brisée, est en danger mortel. Notre vieux capitaine d’active, qui représentait la « bonté » a dû quitter aussi sa batterie ; il avait le cœur trop sensible. Mais le souci de la guerre domine tout ; entre D… et moi, c’est un sujet constant d’échanges. Et les Russes ? Et les Anglais ? Il y a Neuve-Capelle et il y a Przemysl… A quand notre grande offensive ? Un petit soldat belge qui vient souvent boire à la ferme nous amuse par sa candeur, ses récits bourrés de mensonge et son accent « wallon ». Entre temps, nous faisons la chasse aux espions, qui dans les environs pullulent. On ne s’ennuie jamais. Je sais que D… est bon chrétien, bon catholique. Mon esprit est si peu préoccupé de foi que, vivant tout le jour ensemble, jamais nous n’abordons la question. Et voici Pâques. Je continue à fréquenter la messe, en spectateur.
[21] Puissé-je peindre un jour toutes ces figures que j’aime !