Je me souviens que le Vendredi saint, le soleil était chaud ; que la brume de mer étalait une sorte de crêpe noir sur l’horizon de dunes. C’était le temps où l’ennemi tâchait d’écraser les écluses à coups de 420. J’avais été très irrité d’entendre, à l’enterrement du lieutenant R…, un aumônier de fusiliers-marins, habile à profiter des circonstances, sommer en quelque sorte nos soldats d’avoir à s’approcher des sacrements ; je jugeais l’exhortation déplacée. Le nouveau commandant (Je le surnommais dans mes notes — qu’il me pardonne — un Bidel mâtiné de Loyola !…) s’ingérait aussi, à tort selon moi, dans nos affaires de conscience ; il s’indignait de ne trouver en tout, dans l’une de nos batteries, que deux « poilus » disposés à faire leurs Pâques. Et pourquoi pas ? Un tel abus d’autorité, voilà le vrai moyen, pensais-je, de faire tort à une religion — que je respecte. Qu’elle respecte donc aussi la liberté des dissidents ! Il n’en est pas moins vrai que ce jour-là, passant devant l’église, je ne pus me tenir d’y entrer un moment. Le tabernacle était ouvert et vide ; il n’y avait pas de tombeau. C’était dans mon esprit (il fallait bien m’expliquer ma démarche) une visite de politesse que je rendais à l’ancien Dieu de mon pays.
Le Samedi saint, rien d’important à signaler, sinon quelques obus anodins sur notre village… Le lieutenant S… dont l’air de santé fait ma joie, passe chez nous en se rendant aux funérailles d’un jeune enseigne de vaisseau tué avant-hier à l’Yser-sud… Les Boches ont crevé les digues et l’inondation couvre déjà la route ; on travaille à la contenir. Le lieutenant H…, autre gosse, nous raconte la messe de communion qui eut lieu le matin à sa position de batterie. C’était au « bois triangulaire » — endroit sinistre — on avait installé une table en plein air entre deux caissons d’artillerie, et lui-même a servi l’office. Malgré sa dissipation, il a un visage candide ; j’aurais aimé de le voir en enfant de chœur. Tout l’état-major était là et le commandant B… a prononcé une allocution regrettable ; il s’est déclaré « bien heureux de commander à des chrétiens ». Pas aux autres alors ? J’écris dans mon carnet : « Ces gens-là ont ce qu’ils méritent ; ils perdent ce qu’ils croient servir. » A dîner, nous avons le cousin du lieutenant D…, qui est mitrailleur chez les Belges. A peine, cette nuit-là, si j’ai entendu un coup de fusil. — Il faudra pourtant retenir la date.
Après la grand’messe de Pâques (la musique a joué du Franck et, comme d’habitude, la Brabançonne), nous sortons par le cimetière en conversant. Tous nos officiers sont venus. On parle du marmitage quotidien de Ramscapelle, des exploits de Garros qui est à l’armée de Belgique ; je l’ai souvent rencontré autrefois. J’entends dire aussi qu’au cours de la nuit, un officier de marine, un encore ! est tombé devant l’ennemi, mais cette fois dans le secteur voisin. On me donne un nom vague… Si c’était Dupouey ? Je décide que non. On parle d’autre chose. Il fait tiède, mais gris. Le ciel est vide de canon. Si je me sens tout démonté, c’est que mon compagnon de chaque jour, le lieutenant D… doit quitter l’échelon pour la batterie. Il part demain. Pour me faire à son remplaçant (le pauvre garçon — que Dieu ait son âme !) il faudra quelque temps. Passons.
C’est de l’arrière que la nouvelle me revient, à quinze jours de là. Je suis plein de pressentiments quand je me lève. Vous connaissez cette mélancolie qu’aggrave le beau temps. Je tiens à être seul. J’erre l’après-midi, dans la direction de Boitschoute. Pour m’étourdir, je raconte aux amis que je retrouve dans la salle toute « ma retraite » après Charleroi. Arrivent les lettres ! Notre amie Marguerite d’H… dont la belle-sœur habite Lorient, m’annonce que la famille de Dupouey est dans les larmes : le capitaine est mort. Ce devait être le Samedi saint. Elle réclame des renseignements.
Quel choc ! On sent en soi un gouffre qui se creuse. On est penché dessus, on n’en voit pas le fond : on reste là, pris de vertige. Comment puis-je rire au dîner ? La bonne humeur du lieutenant Dr…, qui s’est joint à nous depuis peu, l’emporte encore. A peine rentré dans ma chambre, je fonds en pleurs.
Il est mort ! Il est mort sans que je le revoie ! sans que je sache même qu’il est mort ! Depuis bientôt quinze jours qu’il est mort, j’ai vécu comme s’il vivait ! Il est mort et je vis moi-même !
Qui ? Il ? — Cet ami de mon ami G… que j’ai rencontré trois fois dans ma vie ! J’ai même déjeuné avec lui une fois ! Cet officier vaillant, cet homme gai et grave, artiste et beau causeur, qui n’a fait que passer, sans me laisser un mot de confidence.
Il est mort près de moi, à quelques kilomètres, sans doute aux tranchées de l’Yser… et je ne l’ai pas relevé ! Mais j’ai continué de rire, de boire, de contempler tout ce que j’aime, de vivre et de me plaire à vivre, comme si de rien n’était ! Comme s’il ne m’était de rien ! — Que m’était-il ?
Ah ! sommes-nous inconscients à ce point du trésor caché de notre âme et ne savons-nous pas qui nous aimons ? mes larmes ne s’arrêtent pas ; mon désespoir est sans limites. Jamais je n’ai ainsi pleuré que sur ma pauvre mère. Non, jamais !
Questions après coup formulées. A ce moment de crise, je ne songe point à me les poser. Je ne m’étonne pas de ma douleur ; elle est maîtresse ; je trouve naturel de pleurer ainsi « l’inconnu ».