Nuit mauvaise ; demi-sommeil ; rêves bizarres : J’imagine de terribles mines aériennes barrant le ciel aux avions ennemis. Le matin, on m’apprend que notre commandant est décoré ; je suis injuste : « Tout pour ceux-là ! » Comment ne pas détester ceux qui restent, lorsque je vois les bons mourir ? C’était bien de Dupouey que l’on m’avait parlé à la sortie de la messe de Pâques. Il doit être enterré à Coxyde-Ville. J’y vais à pied.
Derrière le camp R… des paysans labourent. Je m’en veux d’avoir encore des regards pour la campagne et pour les hommes. A l’entrée du village, voici l’église neuve, la plus laide de la contrée, et son clocher trop effilé. Le cimetière est autour de l’église. Je n’ai pas de mal à trouver.
Entre la tombe du jeune enseigne Perroquin et du lieutenant d’artillerie Anquetin, la sienne. La certitude du fait accompli. Sur une croix de bois son nom et une date : 3 avril 1915. Mort au champ d’honneur. Le tertre argileux est caché par de grandes couronnes de perles et de fleurs fausses. Sur la plus grande, on lit : « A notre capitaine. » Tout d’un coup je songe à ses hommes, à ses « Jean le Gouin ». Une nouvelle vague de doux désespoir me submerge : je n’ai pas partagé leur deuil ! Je m’éloigne ; je reviens ; je ne sais plus m’arracher de sa tombe. J’avise des marins du 1er régiment venus rendre visite à la dépouille de leurs camarades qui sont nombreux ici. Ils ont bien entendu parler de Dupouey ; mais il y a longtemps déjà ; les morts vont vite : il a dû être touché à la relève par un éclat d’obus… C’est bon. Ai-je dit que ma sœur m’avait glissé dans une lettre une petite branche de buis, bénie aux tout derniers Rameaux ? je l’avais conservée sur moi. J’eus la pensée d’en détacher un brin déjà jauni que je fixai à la croix funéraire ; je n’avais rien d’autre à donner. J’arrêtai là un instant encore ma pensée, ah ! ma plus profonde pensée ! — était-ce là prier ?[22], et je sortis.
[22] Je trouve, dans une lettre que j’adressais à André G… (17 avril) cet aveu singulier : « Ai-je prié pour lui ? je le crois bien ou c’est tout comme… Dans l’exaltation où je suis, je suis capable de prier sans croire… de croire pour les autres, ne croyant pas pour moi. »
Voici ce que j’appris des compagnons de notre ami, lorsque je pus les joindre au cantonnement de la dune.
C’est par un temps brumeux, on enfonce au sable jusqu’aux genoux ; chaque pli de la dune est pareil : on s’égare… Je me traîne là comme en songe, haletant vers la vérité… Je trouve enfin la baraque en planches des officiers et, plus insouciante que jamais, la vie, qui déjà continue. Vais-je entrer ? Ils redescendent des tranchées ; ils ont tous leurs membres ; ils sont gais. Ils vont prendre du thé avec des gâteaux ; ils m’invitent et je me fais l’effet à leur table d’un croque-mort. Combien de minutes et de paroles daigneront-ils donner, pour me faire plaisir, à une mémoire si chère ? Ah ! ne les jugeons pas ; comprenons-les. Chez eux à chaque jour la mort fait brèche. Hier encore, l’enseigne de vaisseau Tarade a eu le bras emporté par un 150. Eh bien ! il plaisantait quand même ; il a refusé de partir avant d’avoir tendu « l’autre main » à son lieutenant. Cependant survient le commandant B…, haut comme une botte : il a l’œil vif, la barbe en pointe toute pailletée d’argent : un camarade ! il n’est pas de trop dans la fête… On boit, on potine, on plaisante. Tout le monde parle à la fois et uniquement pour parler. Je suis perdu. Je prends à part le lieutenant V…h… qui fut de notre repas de Coxyde et tout de suite la mâle gravité que j’ai connue reparaît sur son franc visage : je l’aime ainsi.
« Excusez-nous, dit-il, de vous avoir tenu dans l’ignorance ; nous n’avions plus tous nos moyens ! La chose eut lieu le samedi, vers dix heures du soir, avant la relève. « Il » faisait son tour en première ligne : « il » voulait comme d’habitude laisser la tranchée bien en ordre. Nous avions eu justement, ce jour-là, un bouclier arraché par une marmite : on venait de le réparer. Tandis que Dupouey l’examine, une balle aveugle tirée sur le créneau, le frappe en plein front et il tombe… Il ne reprit pas connaissance et, comme nous le transportions vers Nieuport-Ville, à mi-chemin il finit de mourir. Quel ami ! quel homme ! quel officier ! D’ailleurs, demandez à quiconque. Moi, je l’ai connu de plus près. Très malade depuis longtemps, il ne voulut jamais le reconnaître ; du côté de Dixmude, je l’ai vu faire étape avec toute sa charge au dos, sans sourciller… Brave comme pas un, ménager de ses hommes, point téméraire, il envisageait tous les risques. Mais il avait accepté son destin. »
Le lieutenant V…h… n’est pas causeur : ce qu’il dit est bref, simple et il le pense. Un jeune enseigne ajoute à haute voix, pour nous : « C’était une intelligence d’élite ! »
Je n’en obtiens pas plus. Même les plus intimes ont-ils pénétré jusqu’au fond, jusqu’à la source de cette force d’âme ? Je quête en vain le mot du précieux secret.
Il y a là un aumônier, petite figure pommelée, joues vermeilles et barbiche brune, qui semble fin et jovial plutôt que saint. C’est du moins mon impression : comme si Dieu n’avait pas donné le rire à l’homme pour signe de l’innocence du cœur ! Il est très entouré ; dans le tumulte des répliques, je perçois les taquineries dont les plus jeunes officiers le criblent. « Toujours mauvaise langue, monsieur l’aumônier ! » Il rit et se défend… Je voudrais pourtant lui parler : celui-là doit savoir ! Enfin on me présente ; c’est un autre homme qui me répond.