« Vous étiez ami de Dupouey ? (ami !… mon trouble et l’intérêt que je lui porte pourraient le faire croire — et l’aumônier le croit…) Ah ! monsieur, quelle perte sur nous ! Certes, nous devons le regretter. Mais peut-être vous étonnerai-je si je vous dis que sa mort nous console. Quelle perte ! mais quelle mort ! Quels regrets ! cher Monsieur, mais quel exemple ! J’ai visité beaucoup de consciences, c’est mon état ; j’ai connu beaucoup d’âmes et de belles âmes ; elles ne sont pas rares chez les marins ! jamais nulle part, la pareille. Dans les derniers mois de sa vie, j’ai assisté, je puis le dire, à sa transfiguration. Il montait chaque jour plus haut… il acquérait chaque jour un mérite… Il ne faisait plus un pas sur la terre, qui ne l’en détachât pour l’amener un peu plus près du ciel. Il songeait sans cesse à la mort : il la voyait marcher à sa rencontre, et plus elle approchait, moins il semblait la redouter. Non qu’il la pressât de venir ! si impatient qu’il en fût, il respectait la volonté céleste. Disons plutôt qu’il était arrivé à cet état parfait d’indifférence où vivre et mourir ne sont qu’un ; il se tenait à la disposition de Dieu. D’un mot : Il était prêt. Et qui peut se vanter de l’être ?

« La dernière fois que je l’ai vu, c’était avant de partir aux tranchées et la Semaine sainte commençait. Nous faisions les cent pas ensemble, allant, venant, prolongeant indéfiniment la causerie ; on eût dit qu’il ne voulait plus me quitter. Il ne cessait pas de parler, dans une sorte d’exaltation mystique et notez bien que ce n’était pas de la mort. En entrant dans les fêtes anniversaires de l’agonie et de la croix de son Sauveur, qu’il allait passer au feu, dans la boue, dans l’odeur des cadavres, il ne songeait qu’à Pâques, à la résurrection, au retour. Il pensait justement rentrer dans la nuit de Vigile, entre samedi et dimanche. Quelle joie il se promettait : « Ah ! la belle fête que la fête de Pâques ! s’écriait-il. Nous la célébrerons ensemble, n’est-ce pas, monsieur l’aumônier ? Et je vous servirai la messe ? Ce ne sera pas le père X…, ce sera moi ! Nous chanterons l’Alleluia, de toute notre voix, de toute notre âme ! Ah ! que ce sera beau ! » Il me quitta sur ces paroles. L’Alleluia, il devait le chanter au ciel. — Le Samedi saint, à dix heures, au moment précis de rentrer… ah ! quelle était sa joie sans doute ! enfin, il y était, il la tenait, sa fête… Mais vous savez ce qu’il advint. »

Après un moment de silence, tandis que mon cœur soulevé d’admiration et de joie — de joie ! — poussait un flot de larmes à mes yeux, l’aumônier ajouta :

« Dans cet instant, son allégresse était si forte, et le don de soi si complet, réclamait en échange une telle fête de Dieu, que Dieu ne put résister au plaisir de la lui donner toute entière. C’est ainsi, j’imagine, qu’il nous le prit. »

Que voulez-vous que mon ravissement objecte ? Comment ne pas accepter le miracle, si j’accepte la sainteté ?…

« Vous me semblez si ému, reprit l’aumônier, que je puis vous faire confiance. Ce n’est pas violer un secret que de vous lire, à vous, ce que m’écrivait ces jours-ci la compagne de Dupouey. Nous sommes assez haut, dès maintenant, pour la comprendre. Ils ne faisaient qu’une âme dans le mariage : elle l’admirait comme un saint… Voyons ! est-ce qu’on pleure un saint ? Lisez sa lettre. »

Je la lus à fond, d’un regard avide ; j’en incorporai tout le suc divin[23]… Heureux les cœurs pour qui la mort est le contraire du néant et dont l’amour passe la tombe !… comme ils renversent toutes nos humaines valeurs ! Je me résigne mal à celer au lecteur la révélation seconde qui acheva de mouvoir mon âme vers Dieu… Il comprendra : j’ai promis de me taire.

[23] « Tous deux nous avions fait le sacrifice. Quant au petit, il n’a plus de père, il n’a plus rien ; je le remets au Père… » (Cité par André G… dans la préface aux Lettres, d’après une lettre de moi.)

O faisceau de clartés ! Il n’y a plus là devant d’esprit fort. L’enthousiasme rompt ses digues. Un feu divin ruisselle et on ne lui fait pas sa part. Non ! sans défense ici, comme on est devant un chef-d’œuvre, on ne peut qu’ouvrir ses yeux et son cœur. Ainsi qu’à San-Marco de Florence naguère, devant la grande Crucifixion, je pleure, j’adore, je plie, par excès de bonheur, sous l’excès de beauté.

« Voyez-vous, murmure l’abbé, la vie de tous les jours ne convient pas aux grandes âmes ; la vie est par essence chose moyenne ; il faut ces immenses bouleversements pour que l’homme donne sa mesure. Qu’ils sont à plaindre ceux qui ne sont pas ici avec nous ! »