Au creux d’un repli de sable noirâtre, feutré d’alfa et de bruyère, un bataillon de fusiliers défile au loin, musique en tête. Ah ! ne parlons pas de douleur, de regrets, ni de mort ! Dans cette surhumaine ivresse qui ne connaît plus le péril, jusqu’où, Seigneur, n’irais-je pas ?

CHAPITRE VIII

Retour sur l’événement. Analyse rétrospective de mes pensées : logique du cœur. La sainteté existe ; j’accepte le miracle : un fait d’amour. Antinomie. L’homme ancien et l’homme nouveau. Deux anecdotes.

« Pensées, pensées… » Au soir de ma visite, c’est tout ce que je trouvais à écrire, sur les petites feuilles volantes, que je garde enfermées dans une enveloppe, et dont le témoignage immédiat ne m’est pas suspect. Faut-il même appeler pensées, ces aspirations rêveuses qui passaient et passaient à travers mon cerveau, comme des nuages que le vent chasse ? Le sentiment les pousse ; elles gonflent, foisonnent, s’échappent ; la raison renonce à les modeler[24]

[24] Lettre à André G… « Pour moi, je sors de là extasié. J’ai peine à en sortir. »

A deux ans de distance dans la paix du bercail, s’il ne m’est pas permis de leur donner une figure, une logique, de rendre clair ce qui voulait rester obscur, précis ce qui flottait sans contours dans l’espace, conscient ce qui s’ignorait à plaisir, je puis, à tout le moins, dénombrer un à un les faits d’expérience nouvellement acquis sur lesquels mon exaltation travaille, peser chaque moment, chaque péripétie de l’aventure mystérieuse qui vient, en moins d’une semaine, de transporter mon âme si loin de son champ familier. Du jour de la triste nouvelle au jour de la révélation, qu’ai-je appris des autres et sur les autres ? qu’ai-je appris de moi et sur moi ? Où en étais-je et où en suis-je ? Voilà ce qu’il importe de démêler sans retard, avant de continuer mon récit.

On se souvient du fol excès de ma tristesse quand je reçois le premier choc. Dupouey est donc mort sans que je le revoie ! Non, ni mon affection fraternelle pour André G… par qui je le connus, ni le regret d’interrompre si tôt des relations d’amitié à peine nouées, ni mon émotion devant un fils de France, un de plus, mort à l’ennemi, ne suffisent à expliquer que je pleure cet homme avec les mêmes larmes que ma mère… Tel est pourtant le fait initial. Le second n’est pas moins étrange : je laisse à ma douleur démesurée toute licence, je n’en suis pas même étonné.

N’est-ce pas que je pressens obscurément quelle fut cette mort et qui je viens de perdre ? Et ne dirait-on pas que j’ai la certitude de la prochaine justification de mon transport ? C’est bien cela que je m’en vais chercher au camp des dunes : le récit d’une fin nécessairement admirable, le secret d’un cœur de héros. Il semble que ce beau visage dont le souvenir me devient plus doux et plus frappant que n’était même sa présence, rayonne désormais d’un éclat surhumain. Éparse dans mes pleurs il y a de la joie… Quelle révélation suprême appelle irrésistiblement mon cœur ?

La réalité est plus simple. Si je me suis monté la tête, il faudra en rabattre. Voici ce qu’il en est. Dupouey est mort en soldat, mais sans panache, pour ainsi dire sans faits d’armes. Et non pas à l’assaut, bravant pour entraîner ses hommes la faux de la mitraille et le barrage des obus… Non pas même dans le corps à corps d’une patrouille aventureuse ou d’un ténébreux coup de main ! Sans attaquer, sans se défendre. Derrière un bouclier, dans le simple exercice de son devoir quotidien de chef. Il est mort d’accident, en somme, obscurément, d’une mort qui n’ajoute rien à sa vie, rien au De Viris de la grande guerre : elle reste en deçà de ce que j’ai rêvé… Pensez-vous que je m’en contente ? Non, non ! je sais que je ne sais pas tout. Mon culte ne désarme pas ; ma foi s’obstine. Je veux le mot de cette mort, de cette vie, et je l’aurai.

On sait comment l’aumônier me le livre, on sait quel est ce mot. Le mot est « Sainteté ». Quoi que j’en aie, je dois l’entendre.