Je ne pourrais plus soutenir

Le miraculeux souvenir

De votre regard, ô mon frère,

Si je savais qu’il s’est éteint

Dès avant le petit matin

Sans avoir touché la Lumière.

3 mai 1915.

Ce morceau, ruisselant du cœur, dit peut-être mal ce qu’il dit, mais il dit tout et il faut le prendre à la lettre : dans ses affirmations, dans ses aspirations, dans ses insolubles antinomies. Il atteste un état lyrique qui est déjà religieux. Emporté dans ce vent nouveau, vais-je courir en hâte à l’initiation du Christ, aborder l’examen des Dogmes, feuilleter les Livres ? Mais non, je ne fais pas un seul geste pour m’éclairer : cela ne me vient pas, comme on dit, « à l’idée ». Inconsciemment, je compte sur la grâce et laisse faire Celui qui est le maître de nos actes, auquel je ne rends point hommage, mais que déjà je ne songe plus à nier. L’événement qui m’a porté me porte encore ; il continuera, j’en suis sûr.


Si je reste le même dans le courant des jours, il est, en guerre, certaines circonstances pressantes où je serai bien contraint de changer. Pareil devant la vie, soit ! Devant la mort, est-ce possible ? Je ne puis l’affronter avec la même inconscience. Elle n’est déjà plus le gouffre de mystère où tout l’être s’abîme, s’abandonne, renonce. Je sais qu’au delà de la tombe, Dupouey a trouvé une vie et des splendeurs. Qu’elles ne soient pas pour moi qui ne sais pas les mériter, n’importe ! Elles sont, puisqu’elles sont pour lui. Cette immortalité que me voilaient l’éclat du monde et la joie immodérée de mes yeux, que mon cœur pressentait et appelait lui-même, quand, tourné vers mes disparus, il réclamait : Pitié ! pour les morts de la guerre… cette immortalité prend corps. Je n’entre plus dans une impasse, un rayonnement perce la paroi. Le pas sauté, rien n’est fini : on ne s’arrête point, on s’engage aussitôt sur une autre route. Comme on y sera seul ! comme on s’y sentira perdu !… De grâce, un intercesseur et un guide ! Mon Dieu ! à qui m’en remettrai-je si je ne m’en remets au saint qui vit là-haut, ma seule amitié supraterrestre, le seul être qui me réponde de la réalité de l’au-delà ? Puisqu’il ne s’agit plus de fin et de néant, devant la porte de la mort, je sens monter en moi je ne sais pas quel trouble, tout irradiant d’espérance… Désormais je ne courrai plus le moindre risque, sans suspendre mes yeux à la vision lumineuse de notre bienheureux ami au ciel.