Sed quid invenientibus !

(Hymne : Jesu dulcis memoria.)

Sursum corda !

Laus tibi, Christe.

En tout cela, pas un mot de tristesse. « Dans la présence du Seigneur de quel prix est la mort de Saints ! » « Que vous êtes bon à ceux qui vous cherchent, et combien à ceux qui vous trouvent ! » — Jésus ! je vous cherchais encore, mais comme quelqu’un qui trouvera. Lentement, lentement, il fallait écarter tant de folles herbes pour découvrir le droit sentier…


Ce mois de Mai eut des jours merveilleux. Ai-je songé que c’était le mois de Marie ? Les saules passaient par toutes les nuances. Les arbres fruitiers, dans les vergers de Furnes, étreignaient doucement le clocher de Sainte-Walburge. Nous avions perdu quelques hommes. Au cimetière de Coxyde, j’assistai à l’enterrement du lieutenant de vaisseau Illiou, salué par les fortes paroles du commandant de K… qui appelait ses marins : mes garçons. Il était d’Illiou le mot délicat et splendide que m’avait cité Dupouey, celui du « marché avec Dieu ». L’abbé P… le révèle en chaire. Ah ! combien j’en suis remué ! Un saint de plus au paradis.

Ineffable printemps. La mort même transfigurée, dans l’abondance et la clarté des floraisons. Je me souviens d’un soir, à Ramscapelle, dans les petits jardins que leurs murs écroulés faisaient communiquer entre eux ; un lilas violet, insolent de fécondité, des giroflées jaunes et brunes, enchantaient ce coin de ruines, où presque plus un pignon ne restait debout. Chambres vides, papiers déteints. Sur la place, un arbre superbe, déraciné par un obus, s’appuyait de l’épaule contre un vieux mur. La tour de l’église et son porche formaient une montagne blanche de plâtras ; les arcades intérieures ne soutenaient plus que le ciel et se découpaient au soleil couchant, avec une grâce plus dessinée. Un saint de bois, violemment peint, restait paisible dans sa niche. Les sépultures du cimetière massacrées, ouvraient sous les morceaux de marbre, des trous noirs. Le Christ, enfin, arraché de cette croix sombre restée seule debout sur la plaine inondée, reposait à même le sol, blême et froid, les bras étendus. Il partageait le sort commun de nos soldats. Mais la lumière était si belle, dans le ciel immense et dans l’eau ! A dîner, dans le bas gourbi du capitaine L…, on ne cessait de chanter et de rire.

La grande offensive d’Artois était en cours. Autre occasion de tremblement. On sait qu’en face de Souchez le front faillit être percé ; il s’en fallut d’un peu d’audace. Nous avions mission entre Nieuport-Ville et Pervyse d’exécuter une action diversive, toute locale, mais pleine d’aléas. Les marins devaient prendre l’ouvrage W, la ferme de l’Union, le pont aussi peut-être : les Belges à leur droite avaient pour objectif la ferme Terstyl et la ferme Violette, îlots de ruines fortifiées, émergeant à peine de l’eau. Ici et là, bataille dans un lac, sillonné de vagues chemins et de passerelles branlantes. Le matin même, c’était le 8, les Boches, débouchant de Lombaertzyde, essayèrent de nous prévenir. L’affaire n’en eut pas moins lieu à la tombée du jour, après un feu d’artifice superbe. Ah ! le moment où se fait le silence, où, l’artillerie se taisant, les vaillants sortent des tranchées et où le feu des mitrailleuses ennemies nous renseignera sur leur sort. On claque des dents dans la nuit ; on tend toutes ses forces d’amour pour les aider de loin et attirer sur eux la protection de l’invisible. L’ouvrage W, la ferme de l’Union, sont enlevés par nos marins sans coup férir ; trois jours après, écrasés de marmites, ils les reperdent, et ceux qui restent sont contraints de se replier sur le tas de pierres qui fut Saint-Georges. Quant aux Belges, sitôt sortis, sitôt fauchés, et nous entendons le « tac-tac ». A un petit Wallon blessé on dit : « Par ici l’ambulance ! » Il répond en riant : « Oui ! mais par là les Boches ! » Et tournant le dos, court se faire tuer. O mort, belle mort, quel vertige ! Je ne puis rien pour lui, pour eux, que les recommander à Dupouey. Le jour s’était si bien levé ! C’était hier la fête de Jeanne d’Arc, la sainte guerrière.

De nouveau le calme et l’attente. Déjà nous voici en Juin. On va « remettre ça » sur le front d’Artois, paraît-il. Quant à nous, nous aurions miné la grande dune ; nous réattaquerons l’ouvrage W avec la tranchée 1800. Ni ici, ni là-bas, ça ne marche très fort. On retombe encore de son haut. Et puis, de nouvelles victimes ! J’ai vu pleurer un vaillant capitaine sur un de ses canonniers, le plus brave, abattu à côté de lui. A Coxyde, à Wulpen, les enterrements se succèdent… Nous plongeons jusqu’au cou dans la mort — et vivons.