A la date du 11, anniversaire de naissance de ma pauvre mère — et je songe à le remarquer — la villa Clémence m’écrit. On a reçu mes deux poèmes. On est touché par la coïncidence qui fait que j’écrivis le premier le 3 mai, quatre années jour pour jour après leur mariage. « Vous avez raison, me dit-on, il (Dupouey) n’a pas choisi. Il s’est offert ; et c’est toute ma fierté, chaque jour, depuis le 1er novembre où je vis pour la dernière fois son merveilleux regard de joie, de tendresse et de courage. Je puis vous le dire : il s’était livré à Dieu. » Avec quel transport décrivait-il dans ses lettres « la douceur qu’il goûtait dans ce cheminement aux bras de la Providence, dans l’amoureuse société de l’Absolu, de l’Immense et Fidèle Seigneur ». Il fixait son destin avec clairvoyance : « Si l’utilité de la femme est de protéger, de conserver (le meilleur), de durer et d’endurer, l’utilité de l’homme est de donner sa vie pour ce qui dépasse la vie et de rendre témoignage à cette Lumière qui fait fleurer la vie. » Est-ce assez calme et beau ! Ses lettres à sa femme sont pleines, m’écrit-elle, de pensées de cette hauteur. Elle me promet de m’en transcrire encore. Mais il faudra changer dans mon poème le terme de « païen » (misérable païen) que je m’applique. « Vous l’êtes si peu ! » Plus qu’elle ne le croit ! Elle ajoute enfin : « Pierre prie pour vous. Là où il nous faut arriver coûte que coûte, le cœur de Dieu vous appelle à grands cris par la voix de votre tourment intérieur… Pierre est encore votre ami et tellement plus et mieux qu’il ne le fut jamais. Je me permets de vous le dire, car je le sens si près. »

Vaines paroles ? non ! Je m’abandonne. Elles ont libre accès en moi. Elles embellissent de nouveaux traits l’image sacrée que je vénère. Elles flattent le chrétien qui dort ou qui fait semblant de dormir. J’y répondrai. Et tout d’abord le « misérable païen » du poème se sacrifie : il cédera la place à un « peu fidèle chrétien ». C’est me flatter ! n’importe : mes vers ne m’appartiennent pas ; ils sont à celui qui sait mieux que moi ce que je suis au fond de l’âme. Quand sa femme s’adresse à moi, c’est lui-même encore que j’entends : à sa voix je me sens infiniment docile. Pourtant j’attendrai des semaines, avant d’écrire une réponse dans laquelle il faudra engager l’avenir.


Durant tout l’été commençant, il règne un grand bouillonnement dans mes pensées, dans mes désirs, dans mes travaux. Le nouveau commandant de groupe, qui vient d’Afrique, apporte avec lui et ravive en moi je ne sais quel ferment de trouble sensuel. Il aime trop ce qu’il y a de délectable sur la terre. A l’appel quotidien de l’héroïsme, se mêle intimement l’appel quotidien de la volupté. Je m’enivre de plus en plus de l’aventure de la guerre. Entendre à deux pas des canons la Mort d’Yseult et la Sarabande de Debussy et trouver au retour, les marins pittoresques poussant vers les tranchées leurs voitures à bras chargées du plus étrange paquetage… Composer un poème et soudain courir déjeuner dans la « maison du crime » (c’est ainsi que nous appelions le P. C.) frôlée à chaque instant par la soyeuse trajectoire des « marmites »… Suis-je encore ce dilettante ! Un dilettante passionné. Le grand événement a rouvert la source lyrique. J’exprime tout ce que je contiens avec une sorte de rage, tout ce qui m’a tenu au cœur dans ma jeunesse qui s’en va. En fonction de la guerre, je chante l’Acropole. Je chanterai bientôt Péguy ; je chanterai Nietzsche, duquel je ne me déprends pas. Au nom de ses blasphémateurs, j’accole le nom de Dieu, sans décence. Dieu est entré dans l’homme ancien, mais l’homme ancien est plein de sang et ne l’admet qu’en visiteur.

Ainsi, à ma permission, quand je conte à ma sœur la sublime aventure, avec tout le feu de l’amour, je coupe court à son allégresse prématurée qui me voit déjà converti : « Non, non, il n’y a rien de fait ! » Il n’en est pas moins vrai que lorsque est revenue la date anniversaire de la mort de ma mère, j’ai voulu faire acte de présence à l’église et que j’ai composé d’un élan, le jour même, le poème du 13 Juillet :

Je n’ai pas, ma mère, à me demander

Qui te portera ma pensée

En ce troisième soir d’été,

Veille de fête et veille amère.

Car la fête de nos drapeaux