Je lis, en rentrant, dans Pascal : « Il y a trois moyens de croire, la raison, la coutume, l’inspiration ; la religion chrétienne, qui seule a la raison, n’admet pas pour ses vrais enfants ceux qui croient sans inspiration ; ce n’est pas qu’elle exclue la raison et la coutume, au contraire ; mais il faut ouvrir son esprit aux preuves, s’y confirmer par la coutume, mais offrir ses humiliations aux inspirations qui, seules, peuvent faire le vrai et le salutaire effet. Ne evacuetur crux Christi. » J’ajoutai dans mes notes : « J’aime quand j’aime. Je ne sais rien de moi que mes effusions. » Demain, avant-veille de la Toussaint, j’irai pèleriner à Notre-Dame-de-Lorette.


Non pas à la chapelle : il n’en reste plus rien. C’est la colline qui m’attire, la nécropole agreste de nos nouveaux saints. Depuis si longtemps qu’on m’invite à aller déjeuner à l’observatoire, qui, tout près de la pointe, est l’œil de nos batteries lourdes sur l’ennemi, je profite d’un jour exquis : il fait clair, léger et splendide. Village de Bouvigny, mi-ruiné, plein de chasseurs à pied, leurs frères, si jeunes et si crânes sous le casque ou sous le béret ; son église ogivale assise sur un tertre tout évidé par les obus. Fosse abandonnée de Marqueffe, sinistre dans son abandon, avec tant de murs éboulés, de portes béantes, de chambres vides, autour desquelles de hautes herbes blondes, jamais fauchées, croissent ou sèchent depuis un an. A travers le bled, on « fait vite » pour rejoindre le bois ; on est vu ! et des entonnoirs respectables jalonnent régulièrement le terrain. Sous les premiers couverts du bois naît la colline.

Arbres de taillis, de haut jet, moins éclaircis par le vent que par les marmites, qui en chassent sans cesse, avec les feuilles, les oiseaux. Un bouleau d’or parmi la rouille sombre, la pourpre violâtre et le noir fusain d’un rideau toujours refermé. On arrache ses pas à une boue affreuse, une pâte de craie et d’argile qui retient des branches et des broussailles, qui pourrit les feuilles et aussi les morts. En évitant les trous pleins d’eau, les tranchées qui sont des canaux, les fils barbelés mêlés aux lianes, et les rondins des ouvrages bouleversés, on bute à chaque instant dans une tombe ; et combien d’autres que l’on foule sans le savoir ! Elles sont dispersées, sans ordre, chacune orientée dans le sens même où s’étendit le soldat pour mourir, où le jeta la secousse fatale, où ses camarades pieux jugèrent le terrain facile à creuser et propice. Ainsi chacune vit pour soi et paraît, au milieu des autres, solitaire ; chacune ou presque a reçu des soins empressés. Ici un entourage de baguettes courbées, plantées par les deux bouts comme dans les jardins, limite une plate-bande défleurie. Là, un encadrement de pierres simples, les pierres même du sentier. Plus loin, de petits morceaux de craie blanche, minutieusement assemblés, dessinent sur le sol une jolie croix de mosaïque. Quelques plantes des bois, déracinées aux alentours, un pied de violettes, une touffe de fougère, essaient timidement de reprendre et de reverdir ; cette terre est la leur ; elles auront été à peine dérangées. Et partout, droite ou vacillante, la croix de bois qui porte le nom et la date, ou seulement : « un soldat français tué à l’ennemi » ; parfois aussi un képi ou une bouteille contenant les papiers du mort… — Heureux encore ceux-là ; d’autres, l’ennemi les retue ; gardons-nous de fouiller ces pauvres trous ! Une belle couronne de perles, insolite, enlevée par le vent d’une explosion, se balance au sommet d’un arbre. La guerre, le bois, la terre mangeront tout ! — Je pourrais évoquer, avec les romantiques, la victoire de la nature sur ce qu’on appelle la mort. Je songe à la résurrection de l’âme. La Vierge Mère que j’entendais louer la veille, je sens que, chassée de son sanctuaire, elle va et vient sous ce bois et continue sa protection invisible à tous ceux qu’il abrite. L’idée de la filiation divine, de la maternité sacrée étendue du Sauveur à tous les fils de l’homme, chante douloureusement en moi. Marie se penche, elle console, elle relève et je ne songe plus à lui refuser mon amour. — Au-dessus du bois d’Aix-Noulette, les trajectoires de nos gros obus chantent comme un ouragan dans les feuillages. On lit l’heure distinctement au cadran du clocher de Lens. Dans une rue de la ville occupée, passe une femme du peuple, son panier au bras. La lumière du soir coule comme une mélodie, sur les mouvements lents et imperceptibles du sol. Aujourd’hui, avant de m’étendre, pour la première fois, je fais ma prière à genoux.

Or, rouvrant Pascal, je trouve ces lignes : « J’ai appris d’un saint homme… qu’une des plus solides et des plus utiles charités envers les morts est de faire les choses qu’ils nous ordonneraient s’ils étaient encore au monde et de pratiquer les saints avis qu’ils nous ont donnés, et de nous mettre pour eux en l’état où ils nous souhaitent à présent. Par cette pratique, nous les faisons revivre en nous en quelque sorte puisque ce sont leurs conseils qui sont encore vivants et agissants en nous. »


Je suis à un tournant peut-être décisif. Le 31 octobre qui se trouve un dimanche, un jeune aumônier barbu, après avoir lu l’Évangile, s’avance au bord du chœur ; en quelques paroles très simples il vient inviter les fidèles à communier pour les morts. Communier ! On se souvient de mon élan irréfléchi, quand, voyant bondir à la table sainte un officier anglais qui bravait le respect humain, je me sentis prêt à le suivre. J’ai ma tête aujourd’hui et j’envisage posément une obligation de foi qui ne me semble pas m’être applicable. Est-ce indignité ou timidité ? crainte respectueuse ou crainte intéressée ? ai-je honte ou bien méfiance ? Je ne veux point sauter le pas. Pourtant ces mots d’invitation du prêtre, s’ils sont pour tous les autres, ils sont aussi pour moi. Ou bien alors, qu’est-ce que je fais dans cette église, hérétique ou païen au milieu des croyants, acceptant d’être confondu avec eux, et profanant de mon doute leur temple ? Leur devoir n’est-il pas le mien ? Existe-t-il un privilège pour les demi-chrétiens et pour les amateurs de sainteté ? A qui me demandera si je crois, répondrai-je cyniquement : « Je crois, mais j’en prends et j’en laisse. Je suis venu librement parmi vous et je suis libre de choisir entre les pratiques qui me conviennent et celles dont je n’ai pas le goût. Je sais ce qu’il me faut : un saint me guide. Dans la commune église, je me suis fait une chapelle à moi ; on n’y connaît ni la confession, ni la communion, ni aucun des sacrements qui obligent. Je suis Kant à la messe et seule ma conscience décidera. » Autrement dit mon bon plaisir. — Mais oui ! à ce moment, je répondrais ainsi ; c’est exactement ma pensée. S’il me fallait la formuler tout haut, j’hésiterais peut-être… Il n’est ici personne, avec qui je me trouve en échange spirituel, pour me mettre d’autorité au pied du mur.

Tel que je suis, je me sens bien à l’aise : avec une âme déjà quelque peu nettoyée, où le péché passe à regret, sans s’attarder, mais sans laisser après lui de remords durable ; avec un cœur qui se contente à bon marché d’une prière au soir, d’une messe le dimanche, de quelques pages de Pascal ou du saint ami Dupouey ; avec un esprit déjà moins fermé aux vérités supérieures, mais qui refuse de tout apprendre et de tout voir, de pousser à bout sa logique ; et enfin, avec un orgueil aveuglé qui n’admet pas de me voir rentrer dans le rang, comme un simple soldat du Christ et, pour le peu que je concède à Dieu, m’admire. L’idée de m’approcher d’un prêtre, de l’écouter, de m’agenouiller devant lui, n’a même pas le temps de prendre forme : je l’écarte d’avance comme un épouvantail. Mes préjugés y sont pour quelque chose ; ma vanité aussi, hélas ! Voyons, j’ai mieux qu’un prêtre sur la terre, j’ai un saint dans le ciel et il défend ma cause devant Dieu ! — Durant la messe qui suivra cette vaine invite, je repasserai dans mon souvenir toutes les étapes de ma foi, je reverrai tout ce que Dieu a fait pour moi et conclurai en m’obstinant dans mes réserves, insignifiantes à mon gré. Si mes morts m’ont prescrit la consommation totale, sur ce point-là, je ne les entends pas.

Toussaint, odeur d’automne et de feuilles brûlées. Jour des morts pluvieux. Le général M… parle au cimetière ; mais il n’a pas un seul regard, me semble-t-il, pour les stèles de nos soldats musulmans : est-ce chrétien ?… J’arrête ma pensée sur les héros sans Dieu : mon amour n’excepte personne… Mais devant nos tombes à nous, les ombres de ma mère et de mon saint ami surgissent, jeunes et réelles, et je songe au discours prononcé le matin, sur le cercueil symbolique orné du drapeau, par un aumônier militaire que j’entendais pour la première fois et qui devra bientôt me prêter ses lumières. Comme il faisait sonner le thème : « Ce ne sont pas des morts, mais des vivants ! » Je songe aussi à l’Ave répété en chœur qui acheva de prendre pour moi sa valeur humaine, en ce jour glorieux où toutes les mères qui pleurent recommandent leurs fils à la mère de Dieu.

Ainsi je commence novembre. Encore un deuil déjà, sans compter le « courant » banal : le jeune frère du lieutenant G…, si sympathique, mort en Champagne aussi, avant l’assaut. G… est sombre, il se tait ; je voudrais forcer son silence ; prévoit-il déjà son propre destin ?… Je lis le soir la Jérusalem de Loti. C’est le livre d’un inquiet. J’aspire au calme. Laissons cela. Voici qu’on me rapporte de Paris le Nouveau Testament que j’avais demandé. Je vais enfin connaître la Parole, après avoir vécu six mois sur les miracles qu’elle a faits !