Tous ces petits faits le confirment, la spéculation ne me vaut rien en ce temps-ci. De si loin que je voie la guerre, de trop loin encore à mon gré, en dépit du risque courant, des ouragans de 210 dont la fosse est souvent meurtrie et des petites averses de shrapnells qui nous trouvent sans le moindre abri, c’est dans la guerre que je vis, que je sens, et que je respire, c’est dans la guerre que je travaille, c’est dans la guerre que j’aime à prier, sous la pression et dans l’ivresse d’un drame qui se joue sans arrêt et auquel pas un jour, pas une heure, pas une minute, je ne cesserai de me passionner. Mais je ferai grâce au lecteur des incidents qui alimentent mon lyrisme, dans ce secteur toujours en mouvement, des attaques et contre-attaques, sur le « double crassier », aux carrières d’Hulluch, à la croisée des « cinq chemins » et aux vergers de la Folie, qui occuperont tout notre automne et une partie de notre hiver : combats locaux, mais qui m’enfièvrent, comme feraient de grandes batailles. Chaque fois, en petit ou en grand, la même question est posée : « Vaincre et mourir. » Unique sujet de ces poèmes que j’écrivais de jet, avec une hâte désespérée, comme si j’avais craint de n’avoir pas le temps de les finir. Il faut parler et le temps presse. Pourquoi parler ? pour soulager mon cœur. O petite chambre sans feu, pleine d’émoi et de recueillement, où la grâce invisible opère, d’où je vois les drachen, les combats d’avions et les fusées multicolores, où je reçois en plein visage le souffle de flamme du train blindé qui tire à moins de deux cents mètres, où j’entends jour et nuit retentir le canon et le tac-tac des mitrailleuses, où je puis même être écrasé ! Quand il y fait trop froid, je m’élance sur la grand’route ; un temps de marche et je reviens à mon travail : à la guerre, à la mort, à ce Dieu encore si vague… N’allez pas croire cependant que ma bonne humeur s’assombrisse ; au contraire, mes camarades, qui ne sont pas dans le secret, ne voient guère en moi que sourire, et je compose, en pleine crise, de petites chansons pour eux…

Il faut en revenir au cahier noir ; je le redoute et il m’attire, en attendant les Pensées de Pascal que je vais me faire envoyer. Le nouveau contact est moins réticent ; il semble que je m’apprivoise, que je m’efforce de bon cœur à n’être point scandalisé. C’est comme un breuvage trop fort auquel le palais s’accoutume. Bientôt, sans adhérer à tout ce que j’y lis, je suis heureux de ne plus rejeter d’emblée ce qui contredit mon passé, et de souscrire à certaines formules qui m’eussent fait pousser des cris huit jours avant. Je ne saurais mieux faire entendre ce qu’il va devenir pour moi, qu’en citant un fragment de la lettre tardive, par laquelle je remerciais ma correspondante de son envoi. Jaillie spontanément, écrite sans ratures, elle m’avait semblé fixer de façon si exacte l’état de mes pensées d’alors, ignorées de moi avant de l’écrire, que je ne la mis pas sous enveloppe sans avoir pris la peine de la recopier. Sur certains points, il se peut que je m’y répète ; ces points sont assez importants pour trouver double place dans mon récit.

« Hélas ! disais-je, comme je suis indigne !… Heureux celui qui peut lier intimement le souci de la cause humaine qui nous tient palpitants et nous porte déjà bien haut, à un ordre divin qui est supérieur encore ! L’un achemine à l’autre, et je me sens un peu monter. Je puis vous le dire à vous, sans orgueil, comme je le dirais à Dupouey : je crois, ces derniers mois, avoir fait quelques progrès dans le bien. Je ne me soumets pas encore ; je ne veux rien « forcer ». Mais je sens naître une sorte de grâce. Spontanément, j’ai retrouvé sur mes lèvres une prière, et une prière qui jaillit ainsi du cœur est quelque chose de si beau, de si saint, qu’on aurait honte de la faire cohabiter avec de mauvaises pensées. Non par vertu encore, mais par pudeur, par sentiment de ce que l’on doit au Divin d’égards et de prévenances, on s’efforce à la pureté. Dieu est entré en vous, fût-ce furtivement et pour en ressortir bien vite… N’importe ! on veut le recevoir comme il convient et ne pas étaler devant lui sa misère. On fait la maison nette… C’est ainsi… que je commence à avoir éprouvé le miracle intime de la prière. Les belles paroles que Dupouey aura prononcées là-dessus !… Je les saurai bientôt à force de les lire… Et puis, je trouve dans ses notes tant de réponses aux questions que nous nous posons tous, nous qui avons partagé les mêmes admirations d’ordre esthétique et qui, amis du Beau, savons bien que le Beau ne se suffit pas. Il garde, comme dit votre mari, « l’empreinte des grandes âmes. » Voilà sa raison d’exister. Ah ! faire en soi, de soi, sinon une grande âme, une âme, digne de ce beau nom… »

On le sent, je n’ai pas encore épuisé le suc des pages admirables qui me furent confiées… Mon orgueilleux esprit ne dit plus : Non ! je ne crois pas ! dans le même temps que mon cœur se livre. Il ne dit pas non plus encore : Je veux croire ! Il ne sait clairement ni s’il veut croire, ni s’il croit. Mais sa curiosité des mystères s’aiguise. Quand par hasard, il interroge, il aime bien qu’on lui réponde, et même qu’on ait raison contre lui. Il n’entre pas, pieds et poings liés, dans la doctrine ; il n’ose même pas l’aborder de trop près ; mais quand un rayon de clarté vient révéler un pan de mur du prodigieux et sombre édifice, il le contemple d’un regard qui s’y plaît. Il en est de même, pour la morale : il ne veut pas connaître les commandements — et malgré lui, il obéit à leur fantôme, pour ne pas gâter à son cœur la douce prière du soir. Entre ce mal qu’il n’abjure pas tout à fait et le bien qu’il aime, il a beau déclarer qu’il ne choisira pas ; il se rend compte qu’ils s’excluent l’un l’autre et il s’arrange pour qu’ils ne se rencontrent pas. C’est cela. Par pudeur, « par égards » et « par convenance » ! N’en doutez pas, quand la maison sera bien nette, en lettres d’or au-dessus de la porte, d’eux-mêmes les préceptes saints s’y graveront — et l’esprit n’aura plus qu’à lire.

CHAPITRE XIV

Effusions. Le lieutenant D… perd son jeune frère. Le chapelet et l’adoration à l’église de Sains. Réponse du frère Matteo. Je lis Pascal. Pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette. Les tombes militaires. Je fais ma prière à genoux. L’invite à la communion : je la repousse. Ma petite chapelle. La Toussaint et le jour des Morts.

Nous approchons de la Toussaint. A la grand’messe on nous a lu en chaire un mandement de l’évêque d’Arras sur la fête des Morts. J’ai à toute heure sous les yeux ce joli coteau de Lorette, cimetière de nos soldats. Tarderai-je à le visiter ? J’y songe avec tant de piété, dans le moment où la clochette sonne, que j’incline la tête plus bas que de coutume et que je prie comme jamais. L’après-midi, on m’apprend la mort héroïque d’un jeune frère de mon ami le lieutenant D… et je comprends que j’ai prié aussi pour lui.

Le père écrivait à son fils : « Étienne nous a quittés, il a été blessé mortellement en Champagne, avant l’offensive qu’il n’a pu voir. Sa fin a été admirable. » O calme ami qui souffre, doublement mon ami ! Il m’avait parlé de ses jeunes frères : ils s’étaient élancés, à l’assaut, le 9 mai, sur le front de Neuville-Saint-Vast ; l’aîné entraînait le petit, son chapelet autour du bras ; il lui faisait promettre, si lui-même tombait, de ne pas s’arrêter en route ; mais sans regarder en arrière, d’aller dans le même élan le venger. C’est le petit qui fut blessé et c’est l’autre aujourd’hui qui tombe. Admirablement, je n’en doute pas ; en chrétien, nécessairement. — Comment n’ai-je jamais confié au lieutenant, qui a connu la fin de Dupouey, les préoccupations de mon âme ? il était fait pour me comprendre et peut-être pour me guider. Il semble que mon drame intérieur doive se jouer sans paroles, dans le silence, tête à tête avec Dieu et que tout le secours permis doive me venir de mon saint et de sa compagne. Et puis, j’ai peur du monde et de la moindre intrusion des hommes, de ceux-là même qui me sont le plus chers : ma sœur et mes amis ne connaissent que mes poèmes. Comme un enfant qui vient de naître, ma foi est tellement fragile, susceptible, exigeante encore, dans son insuffisance et ses restrictions ! Elle réclame trop ou trop peu ; trop des autres, trop peu d’elle-même. La désinvolture toute cavalière d’un prêtre brancardier qui dit la messe en bottes, à la va-vite, me plongera dans une consternation indignée : comme le souhaitait Dupouey, je veux — et de quel droit, pécheur ? — que le prêtre à l’autel prie sans exception tous les mots de la liturgie, ces mots magiques dont j’ignore le sens, puisque je n’ai pour les suivre aucun livre et que je n’éprouve pas, du reste, le désir d’en posséder un. Si vous me demandez comment j’entends la messe, je vous réponds : passivement, porté par le chant successif du Kyrie qui est la supplication, du Gloria qui est la joie, du Credo qui est l’assurance, de l’Agnus Dei qui est la douleur, avec un temps de silence au milieu, qui est l’adoration et quelquefois l’obéissance. Au fond, je l’entends moins en moi qu’en tous ceux qui sont là présents, qui croient mieux que moi, qui prient mieux que moi, officiers et soldats à peine sortis du carnage et qui vont y rentrer demain. Par sympathie, je les imite, je tâche à ma mesure d’épouser leur émoi profond ; sans être tout à fait de leur confession, j’y participe. Ainsi j’abreuve de leurs larmes mon amour encore réticent. Ce n’est pas trop de ce cordial, le matin de chaque dimanche.

Un soir, passant devant l’église, je m’arrête, j’hésite, je fais enfin ce que jamais il ne m’est arrivé de faire, en dehors des offices et en semaine, j’entre prier. Elle ne m’a jamais paru si resserrée, si hospitalière, si maternelle. Sur les deux autels latéraux brûlent quelques bougies ; les beaux piliers ronds et trapus se modèlent en blanc et noir ; ils sont solidité, mystère ; pas un reflet dans la grotte du chœur ; rien que l’étoile jaune et sans rayonnement de la veilleuse, clignotant au bord d’une nuit où fond le bleu des drapeaux tricolores, où le blanc se devine, où le rouge luit sourdement. Soudain une rumeur s’élève et je discerne devant moi, plus immobiles que les chaises, deux rangées de femmes agenouillées qui récitent tout haut leur chapelet. Je pensais venir là pour la solitude et pour le silence. Vais-je m’enfuir ? — Une voix dit : « Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. » Aussitôt les autres achèvent : « Sainte Marie mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il. » La voix seule reprend : « Je vous salue, Marie… » et le même salut appelant la même requête, les autres redisent encore : « Sainte Marie, mère de Dieu… » Une fois, deux fois et dix fois… Chœur alterné, monotone, insistant, simple, sans accent pathétique, et qui sait ? machinal : il suffit que les mots soient dits.

Que je suis loin de ces pratiques, de ces attentions envers la Vierge Mère, de cette humilité qui ne recherche pas l’effet, qui méprise le « goût sensible », qui fait peut-être cela comme une corvée, sans y penser, mais qui le fait pourtant !… Je ne me retirerai pas ; l’onde de la prière commune m’enveloppe. J’ai auprès de moi deux soldats, effacés derrière un pilier, qui comptent sagement les petits grains de leur rosaire et qui répondent dans leurs dents. Si notre saint ami était là, il ferait comme eux. Ah ! s’agenouiller, répéter ensemble, longuement, éternellement les mêmes phrases de recours, d’oubli et de béatitude !… On connaît la réponse de frère Matteo, le disciple de saint François, au frère Jacques de Fallerone qui lui demandait humblement pourquoi il ne changeait jamais de ton dans l’expression de sa joie. « Quand on a trouvé son plaisir dans une chanson, on n’éprouve pas le besoin de changer l’air. » J’ignorais alors ces paroles, mais j’en touchais déjà la merveilleuse vérité. — Or, voilà que le chœur de l’église s’éclaire ; l’ostensoir dans les mains, le prêtre monte vers l’autel ; il découvre le Saint des Saints et place la fragile hostie au centre des rayons dorés ; puis s’agenouillant devant elle, il adore. Le Veni creator, puis le Tantum ergo, chantés autour de l’orgue par de jeunes voix fraîches, descendent de la tribune sur moi. Puis l’Ave Maria encore, qui n’est pas un chant, mais un cri, un cri de louange populaire : ô traditions de la paroisse, enfants de Marie, blanches processions… je subirai donc tout ce soir ? et sans révolte ? Béni soit Dieu qui m’attira dans ce guet-apens adorable et qui m’amène à sa Mère si tendrement !