J’y apporte un cœur en progrès, puisqu’il prie et n’en a pas honte, mais un esprit encore si plein de trouble et si lent à se mettre au pas ! Il n’a pas même encore la curiosité de s’enquérir de la lettre du dogme ; il n’a pas le courage de confronter ses pensées avec les pensées qu’il devrait avoir et que l’acte de la prière suppose. Je dis : « Délivrez-nous du mal ! » Je reconnais donc le péché. Or je ne songe pas à réformer mes mœurs, ni à me donner des lisières. Quand mon esprit aborde, à froid, les trésors de sagesse et d’expérience contenus dans le cahier noir[30], il se défend comme un beau diable de devoir acquiescer jamais à des propositions qui ruineraient ses préventions intéressées, ses faiblesses coupables et tout ce qu’il avait édifié là-dessus. Il se délecte par instants, dans Candide et dans l’Ingénu, que j’ai acquis récemment à Béthune ; une singulière nourriture pour un homme en train de se convertir ! Mais c’est ainsi. « Ceux qui ferment les yeux de peur de voir, et les oreilles de peur d’entendre, ne voulant pas suivre la parole de Celui qui parle dans l’âme, ceux-là seront maudits par le Dieu tout-puissant. » Ainsi parle Angèle de Foligno que le cahier noir me révèle. Je ne bouche pas mes oreilles, mais j’y laisse aussi chanter d’autres voix et, dans le fond, je suis bien aise qu’elles couvrent la voix de la Vérité — Ah ! les dures, les âcres paroles ! Est-ce mon Dupouey qui s’écrie, avec la véhémence d’un prophète :

[30] Je citerai le titre des méditations et des études que renfermait le précieux cahier : les Deux Prudences, Ivresse et Temps ; les Voix de la Grâce ; les Voix de la chair ; le Double attrait ; Art et Sainteté ; Ordinatio Doloris ; Études sur l’Individualisme. Il faudra qu’elles voient le jour pour l’édification de nos païens esthètes. Mme D… y avait joint des fragments du Journal et quelques fragments des lettres intimes (d’une supérieure beauté) qui toutes paraîtront bientôt, pour la plus grande gloire de Dieu et de l’Église.

« Plaisirs des sens, antique terreur des âmes saintes… vallée tant de fois foudroyée par les éclairs de la scolastique, c’est vous et non pas une autre que l’esprit moderne prend tant de peine à réhabiliter. C’est pour vous rendre ces rayons d’honneur et de poésie que l’éloquence sacrée vous avait arrachés pour en parer la pauvreté, la mansuétude et la pénitence, c’est pour vous exalter à nouveau comme vous le fûtes jadis, que le prince de ce monde se donne tant de peine.

« N’osant vous nommer à cause de ces lettres d’infamie que les Pères de la Doctrine ont tracées au fer rouge sur votre front, il est mené grand train autour de la Vie, autour de la Beauté, autour de l’Art — et la Passion qui ne sert qu’elle-même, en versant son sang à tous les carrefours, est reçue avec les plus grands honneurs… Basses petites habitudes, ténébreuses petites complaisances, c’est vous qu’il s’agit de ne plus effaroucher, c’est bien vous le Deus ignotus de tous ces porte-lyre. »

Il continue : « O Catherine de Sienne, Benoît-Joseph Labre, François d’Assise, Vincent de Paul, Angèle de Foligno, Thérèse d’Avila, Catherine de Gênes, Jean-Baptiste Vianney, grandes âmes humaines, filles de la terre, humbles, sûres, fidèles, besogneuses. Vous en saviez plus long que les poètes et les philosophes. Vous avez su que le vin vaut plus que le vase précaire où il se laisse enfermer. Combien m’apparaissent sages, vos jeûnes, vos veilles, votre chasteté, vos aumônes et votre crainte de cette facile félicité qui s’empare de tout l’esprit et par son inconstance en absorbe tout le souci. »

Quel anathème : et qu’est-ce à dire ?… il ne suffit pas de prier ? Il faudra tout remettre en question ? l’homme ancien, condamné, devra céder toute la place ? rien n’était bon de ses pensées, de ses désirs ?… Devant ces exigences, je me glace, je me rebelle, je me cramponne à mes poètes, à mon Stendhal et à mon Nietzsche ; autrement dit à mon orgueil, à mon plaisir ; à mon « individu » qui réclame ses droits et qui fait tête. Je ne connais, hélas ! ni Catherine de Sienne, ni Angèle de Foligno, ni Jean-Baptiste Vianney, et à peine François d’Assise… N’importe ! je prononce. « Ce sont de grands saints, il se peut : je suis prêt à leur rendre hommage. Mais ils ne feront pas que j’abandonne pour les suivre mes maîtres intellectuels. Ils auront accès auprès d’eux dans mon Empyrée. Mais qu’on ne me demande pas de choisir ! » — « Parfaite soumission du corps et plus parfaite soumission de l’esprit », insiste notre saint. Non ! quittons ce terrain aride ! Je garderai la liberté de ma pensée et de mes actes, et sur le reste on s’entendra. Voici : je veux la foi sans les principes. Comme s’ils pouvaient être séparés !

Quand je tourne la page et que je trouve l’homme, non plus le catéchiste, je me donne et suis consolé. Non, ce n’est pas aux théories, c’est à l’exemple vivant que je veux boire. Ces fragments de lettres sont ineffables. Vous les lirez bientôt. Je cite : « Si je venais à disparaître (pour d’en haut t’entourer plus incessamment), ne te préoccupe pas de l’avenir. N’oublie pas qu’un peu d’incertitude du lendemain est le meilleur aiguillon de cette confiance, de cet abandon à Dieu. Le grand malheur des riches, c’est que leur or les met à l’abri de la Providence, de ses merveilleuses, tendres et paternelles prévenances. Ils combinent toute leur vie dans leur cervelle et n’ont pas avec Dieu partie liée comme les autres. » Est-ce beau ! Le même homme écrit : « Il faut penser contre nous-mêmes. » Non, de grâce, ne pensons pas ! Aimons, prions ! la pensée aura bien son heure.

Il faut compter aussi avec le désappointement. J’avais demandé à Dieu la grande victoire et chaque jour confirme que nous ne l’avons pas, malgré l’étendue du terrain conquis et l’énormité de nos prises. En Champagne comme en Artois, autour d’Hulluch, de Vimy, de Tahure, on est pied à pied avec l’ennemi qui a su s’accrocher à temps ; après la vaine percée, la morne usure. Je fais comme un enfant, je boude, et pour oublier ma sourde rancune, il me faudrait quelque regain d’espoir.

Un chemin creux abritant des batteries lourdes me mène un jour à Bouvigny, puis à Boyeffles où je trouve, dans un grand clos, une parade de chasseurs à pied ; ils reviennent du feu, on les décore. Devant le fanion mi-parti noir et jaune, un jeune colonel au centre du carré, attache les insignes sur la poitrine d’une quinzaine de braves. Ah ! l’accolade est chaude ; le baiser claque sur les joues ; et ce discours, en deux phrases : « Chasseurs, vous avez bien mérité de la patrie. Il n’y a pas un lâche parmi vous. Criez tous avec moi : « Vive la France ! » Je m’échappe, dissimulant ma trop visible émotion. A défaut de victoire, j’ai besoin d’héroïsme. C’est eux qui ont tout fait et je me sens meilleur.

Autre moment. Il faut aller chercher la messe derrière les corons, au village de Sains. J’évoquerai souvent l’église qui devint la mienne : ses piliers ronds, aux chapiteaux romans, sa modestie… Passons. Devant quelques dames, des officiers et une foule compacte de soldats français, le prêtre parle : « La foi qu’on avait cru voir refleurir, au premier contact avec le danger et dans le premier feu de l’enthousiasme, semble déjà lassée. L’homme réduit à lui-même se fait à tout, même à la mort. Si nous n’avons pas la victoire, eh bien ! c’est notre faute. Nous ne l’avons pas encore méritée. » Ces mots parfaitement conformes à la foi, soulèvent dans mon être une révolte irréductible. Quoi ! n’est-ce rien, la souffrance, le don de la vie, cet héroïsme justement, renouvelé jour après jour depuis des mois ? Ils sont morts sans avoir prié, et cette mort est inutile ? Le mot de Péguy est plus juste et combien plus humain ; à peu près celui-ci, si je ne me trompe : « Celui qui meurt pour sa patrie va droit au ciel. » Je déplace la question, car il ne s’agit pas du salut de leur âme ; mais bien du prix dont nous devons payer la paix. Mais mon cœur est blessé, peiné : ma foi regimbe — et pour pouvoir prier, je fais comme si l’aumônier n’avait rien dit. A la fin de l’office, je m’étonne et me réjouis d’entendre résonner, comme dans mon enfance, le « Domine salvam fac rempublicam… » Oui ! Seigneur, sauvez mon pays !