Oui ! le grand jour. Dès 5 heures j’ouvre ma fenêtre ; il pleut ; le vent contraire emporte la voix du canon. A 6 heures, en alerte ; on s’équipe, on attelle. A 9 heures, je me risque sur le « terri » : seule la silhouette biscornue de l’église ruinée des corons du Maroc sort de la brume ; pas une crête ne paraît. Un escadron anglais ramassé dans un fond prend la route de Mazingarbe. A 10 heures, une rumeur gagne : les Anglais ont pris Loos, la cote 70… ils ont dépassé La Bassée. Le grand Q. G. télégraphie : « En Champagne les premières lignes sont enlevées. » Et voici des blessés anglais. Ça va ! A midi, cris, tumulte et joie : on signale une colonne de prisonniers… Ils sont jeunes, solides et d’une laideur bestiale. Un mineur n’y tient pas et, déjouant la surveillance de l’escorte, envoie un coup de pied dans le derrière du dernier : il a souffert ! Les blessés légers qui circulent, en attendant les autos d’ambulance, commencent seulement à se détendre ; le masque effrayant du combat, blême, dur, égaré, s’efface, et la joie d’« en être sorti » et sorti vainqueur, dissipe les ombres. La boue qui les couvre a séché, ils sont vêtus de plaques d’or, et un sang rouge vif perce la gaze blanche qui emmaillote leurs blessures… Ils mangent des grappes de raisin, avec la gourmandise du malade en convalescence ; elles doivent avoir le goût de la vie et du soleil qu’ils vont revoir. Je cherche en vain au milieu d’eux le brave sergent de la veille. Mais on ne songe guère aux morts, tandis que la victoire court, et tout en eux sent la victoire. L’après-midi est longue. L’ordre d’avancer ne vient toujours pas. A 3 heures, une nouvelle dépêche de Champagne : « Front enfoncé sur une étendue de 10 kilomètres. Cavalerie poursuit. » Ivresse. Mais ici, où en sommes-nous maintenant ? La crête désembrumée de Vimy fume encore sous les marmites… On ne sait pas grand’chose des Français… On prétend qu’ils sont arrêtés dans le « bois en hache » par les mitrailleuses des corons d’Angres qui les assassinent de flanc. Le soir vient : revoici la pluie. On ne veut pourtant qu’espérer. Mais l’âme des morts se lève avec l’ombre. Je n’ai même pas à débattre, si je dois faire ma prière ou non. Je la fais… « comme à l’habitude » — cette fois pour les soldats morts, de la même façon qu’hier, je l’ai faite pour eux en vie. Merci, mon Dieu !

Comment peindre les jours qui suivent ? Les soubresauts de notre cœur, les hauts, les bas, les illusions effrénées, les brutales déceptions ? Il faut savoir ce que c’est pour les hommes « quand on attelle ». Quelle fièvre ! quel entrain ! On va se porter en avant ! Ah ! dans ces moments-là, ils ne regarderont pas aux marmites !… Les heures passent. L’ordre est venu de dételer. Quoi qu’il en soit de la lutte, c’est le désastre. Nous avons connu ça, plus d’une fois, hélas ! Au matin du 26, tout feu, tout flamme. Le quartier de l’église était encombré de blessés, debout, assis, couchés, sur les trottoirs et contre les murailles, le masque au cou, des casques boches sur la tête, quantité de dépouilles accrochées à leur fourniment et toujours, gardant le sourire. J’ai le droit de prier, maintenant, à la messe : c’est dimanche et j’ai fait ma paix. Ma ferveur n’est plus dispersée ; ô nouveauté délicieuse, ma ferveur sait parler ! Plus elle parle, plus je crois.

Le combat continue. Le déploiement des renforts lilliputiens dans le paysage aux mouvements amples, sous un ciel très chargé, avec des coups de lumière soudains, rappelle les tableaux de bataille de Parrocel ou de Van der Meulen. Le nombre des prisonniers augmente. 12.000, rien que pour la Champagne ; ils seront 20.000 demain. Mais il n’est plus question de la percée. Pourquoi ? — Ici l’avance et le recul alternent… Souchez et Loos décidément sont pris, la cote de Vimy peut-être… Les Anglais tiennent ferme la cote 70. Mais le 27, on apprend qu’ils l’ont reperdue. Ce jour-là nous aurions atteint le Télégraphe et les vergers de la Folie… — Les anecdotes pleuvent : on a vu un Anglais blessé, revenir du combat, le casque en tête, mais pour le reste nu et n’en paraissant pas gêné ; on dépeint le délire, la terreur et la joie de la population de Loos embrassant ses libérateurs ; des traits sublimes, quelques hontes aussi… Le 28, le 29, on piétine et la pluie redouble. Les Anglais se sont cramponnés aux carrières et aux lisières du village d’Hulluch. Tout à coup, la grande nouvelle : « La seconde ligne de défense a été percée en Champagne : trois divisions sont passées. Signé : Castelnau. » Cette fois on voudrait embrasser tout le monde ; je suis ivre de reconnaissance et de foi et, sous le coup, je ne puis retenir une prière. Le 30, il faudra déchanter et je suis tout près du blasphème. Ce pauvre cœur à la merci de tous les vents !

Un cortège étrange passe dans la rue : les Écossais portent en terre, sur un pavois couvert du drapeau de l’Union Jack, la dépouille héroïque de leur colonel ; deux compagnies de fusiliers ; des croix de fleurs claires : un chant agreste, à peine triste et tout humain, vite achevé, repris sans cesse par les cornemuses en chœur ; le clergyman vêtu d’un surplis blanc dit les prières, ramasse une poignée de craie, et la répand sur le cercueil, en s’adressant directement au mort. Les soldats font la haie, renversant leur fusil, le canon tourné vers la terre !… On enfouit tous nos espoirs.

La vérité est celle-ci : nos divisions de percée en Champagne, sont prisonnières. En Artois, il ne s’agit plus que de garder ce qu’on a pris. « Nous passerons l’hiver ici », dit le joyeux lieutenant Dr… Le coup est dur, bien qu’il soit appelé victoire. Nous mettrons du temps à nous résigner. — Je prie à contre-cœur : je prie quand même.

CHAPITRE XIII

1er octobre. Nous changeons de place. Les corons de la fosse 10. Mon logis et mes hôtes. Mon cœur en progrès, mon esprit rebelle. Premier contact avec le cahier noir. Procès de l’individualisme. Mon « individu » qui fait tête. Je veux la foi sans les principes. Aimons, prions, ne pensons pas. Chez les chasseurs à pied. Un prêche qui m’incommode. Je vis par le cœur dans la guerre. Retour au cahier noir. Je m’apprivoise. Troisième lettre à Mme D… Faire maison nette. Les concessions de mon esprit.

Le départ précipité de nos échelons, au matin du 1er octobre, nous donnerait, si nous y consentions, l’illusion de la joyeuse guerre de campagne. Sans que nos batteries se déplacent, nous nous avançons de trois kilomètres, pour occuper les corons de la fosse 10, entre Sains-en-Gohelle et Aix-Noulette, près de la voie du chemin de fer. Il vaut mieux changer d’air après de grands déboires ; le lieu de retraite que je cherchais, le voici donc.

La fosse 10 s’étend sur un énorme espace : les petits logements de briques ne s’accotent que deux à deux : ils ont tous, devant et derrière, un double jardin potager et de larges voies croisées les séparent. On voit le ciel. On a la route pour marcher. Pour le regard, la vaste étendue ondulée, à droite vers Lorette, à gauche vers Bully. Le risque est plus proche, mais on respire ; on n’est plus dans la foule : on pourra s’isoler. Un seul bruit, celui de la mine ; je ne compte pas le canon.

Notre popote se fera dans une salle à manger de gens à l’aise, chez la femme d’un porion mobilisé. J’aurai ma chambre, deux rangées de corons plus loin, chez une bonne veuve, qui a encore les préjugés des anciens âges, je veux dire l’honnêteté, l’amour pour le travail, la religion de la famille : une rareté dans le pays. Son fils aîné qui a dix-sept ans la fait vivre ; il travaille à la mine une partie de la nuit, dort un peu, et s’occupe tout le reste du temps ; il est sérieux, ingénieux et brave, le fils modèle qu’on ne rencontre — et je me demande pourquoi — que dans les plus mauvais romans ; le petit frère va encore à l’école. J’aime causer avec eux en passant, car je dois, pour rentrer chez moi, traverser la salle. J’occupe la chambre du grenier, basse et petite, badigeonnée de chaux bleutée, une vraie cellule, avec un lit, une table, une chaise, quelques chromos-réclames de chez l’épicier, et la vue sur la mine par une fenêtre minuscule. Je l’ai habitée quatre mois ; je n’y songe pas sans regret. Jamais nulle part, après ni avant — sinon cette année au bois d’Esne, devant la cote 304, au fond d’un trou occupé par une paillasse — je n’ai vécu si heureux, si pacifié. C’est là que je voudrais finir ma vie.