Mais ce demain n’est pas demain, il fuit encore. Le temps se gâte, il commence à pleuvoir… J’ai justement reçu le cahier des pages intimes, sous une couverture de toile cirée noire. Avant de m’endormir, je le feuillette vaguement. C’est l’heure du mieux et du pire. Je suis dans un état d’esprit à tout accepter à cette heure ; l’orthodoxie ne m’effarouche point. Il y avait longtemps que la pensée de Dupouey ne m’avait été si présente. Son destin rejoint et résume, en somme, celui des jeunes combattants que j’ai vu défiler tantôt. J’ai le cœur gonflé de prière ; ne sachant pas prier. J’écris ce que j’ai sur le cœur[29]. Et ainsi, le pire s’envole.
[29] Foi en la France : Nuit de veille.
Le vendredi 24 septembre, le ciel fut nuageux et bas. Il y eut par trois fois recrudescence de tonnerre. L’ennemi inquiet a voulu tâter le terrain ; il fut reconduit en vitesse. La proclamation de Joffre a résonné dans tous les bataillons. Nous ne nous trompions pas : c’est la grande ruée. Le signal ne tardera plus. Ah ! l’énervement de l’attente, le cœur qui s’arrête de battre : nous y sommes donc ! Les cabarets regorgeaient de soldats anglais, plus libres et plus bruyants que de coutume ; les auto-camions s’entassaient bout à bout, le long du long mur de la mine : où les porteraient-ils demain ? On allait, on venait, personne ne tenait plus en place. Je pus serrer la main de mon calme ami, le lieutenant D…; il fait bon à ces moments-là d’échanger l’aveu de sa passion ; ô ma France !… Sur le soir, accalmie, puis une rumeur aux ténèbres. Sans cesse masquée, démasquée, la lune ne nous révélait que par instants les régiments anglais en train de se former en colonne dans notre rue. On se comptait, on se rangeait : les officiers corrects portaient cousu au dos, un petit morceau de calicot blanc avec le numéro de l’unité qu’ils devaient mener à l’attaque ; c’est dire qu’ils marcheraient devant ; en tête de la compagnie, un homme tenait haut le disque « signaleur » au bout d’un long bâton, comme l’aigle romaine ; moins de correction, mais une sourde ardeur qui se traduisait en des chants étranges, chansonnettes en vogue de music-hall londoniens, gigues curieuses et comme disloquées, scies hurlantes ramenant un obsédant refrain ; l’air qu’une voix essaie, propose, toutes l’acceptent et le portent aux nues… Un autre, encore un autre… Le pas n’a plus qu’à suivre, ils sont lancés ! — Des formes, des formes indistinctes, et des voix ; le flot canalisé s’écoule ; de temps en temps un rayon égaré ou la braise d’une cigarette satisfait notre curieuse sympathie : nous voudrions les voir, tous ces braves garçons ; les voir et qu’ils nous voient, qu’ils sachent qu’on est avec eux de toute l’âme. Un arrêt : devant nous une compagnie stationne. La gigue qui fuyait s’est perdue au loin des corons… Dans le repos, derrière le faisceau des baïonnettes, un choral s’élève, lent, et large, et noble, à plusieurs parties bien fondues, religieux. On ne peut pas ne pas pleurer, mes compagnons eux-mêmes, moins sensibles : nous n’osons pas nous regarder. — Un grand garçon bien équipé quitte le rang et nous aborde : il veut causer. En un balbutiement franco-anglais un peu comique, charmant de bonne volonté, il s’adresse à nous pour nous dire : « C’est bon, hein ? » Il s’agit du chœur et il dit bon pour beau. Nous approuvons. « Demain, Français attaquent, à neuf heures. » Il nous fait une gracieuseté en parlant d’abord des Français. « Mais vous aussi ? — Nous aussi. » Il est simple et calme. Il se présente : « Moi, sergent-mitrailleur. Irlandais, moi ! Mon père, sergent-major de la cavalerie. » Et aussitôt : « Finish, la guerre… Après… moi, fiancé… Fiancée écossaise… » Il rit, il n’est plus au combat : il sort tranquillement de sa poche son portefeuille et tire une photographie qu’il est heureux de nous faire admirer. A la lueur de la fenêtre, nous entrevoyons le portrait d’une jolie miss en robe blanche, sous un vaste chapeau bergère… Nous n’osons pas dire au brave garçon que sa fiancée est jolie ; mais nous le manifestons par des signes dont on voit qu’il saisit le sens. « Finish ! la guerre. » Comme il est sympathique ! J’aurais voulu graver dans mon esprit son franc visage… Mais le voilà qui court. — La colonne s’est ébranlée au moment où mourait le chœur. Il nous serra la main d’une poigne solide : il cria, en se retournant : « Vive la France ! » et disparut. Il est parti heureux et peut-être bien vers la tombe. Quel souvenir !… Des pas, des chants… il passera des troupes toute la nuit. Rentrons.
O nuit de toutes les exaltations !
On ne peut ni penser, ni lire. Un autre que vous, en vous-même, parle, agit, se fait obéir : il est là présent, il vous juge… Il faut veiller sur vos pensées : ah ! n’allez pas démériter ! La France toute entière attend ; c’est la vigile ! et le destin va décider. Sur toute l’étendue du front d’assaut, en Pas-de-Calais et là-bas en Marne, la même cause en jeu, la même hécatombe sacrée, les mêmes victimes sans peur et couronnées de leur seule jeunesse, mes frères en la même patrie et mes frères en le même Dieu ! Ah ! si je ne puis partager, affronter d’aussi près les mêmes risques, plonger dans la mêlée sanglante, les imiter, les secourir, au moment qu’accrochés aux ronces ils défaillent, que je sois au moins digne d’eux ! La mort et la victoire sont liées ; la terre avec le ciel, la patrie d’ici, celle de là-haut. Je ne puis entrer en communion avec ceux qui abdiquent, pour faire une seule âme, leur âme frivole de chaque jour, et qui s’embarquent tous pour le double voyage, la mort et la victoire, les yeux dans les yeux du destin, si je ne consens pas à faire appel en moi à ce que j’ai de plus pur, de plus noble… Ah ! je n’ai pas besoin de me forcer ! Quelque chose de neuf, de doux, de saint, monte et déborde, quelque chose que je reconnais et que j’envisage lucidement, l’irrésistible élan de la prière. Je dois une prière à mes frères les combattants, une prière à la patrie. Il ne suffira pas d’un cri. Je veux des mots précis, plus beaux que ceux que mon amour pourrait trouver dans son langage, plus efficaces que ne sont les mots humains. Je cherche au fond de mon passé et j’y retrouve intacts, éternels, les mots mêmes de ma première prière d’enfant. Oui ! je retrouve un « Notre Père », et je le dis !
« Notre Père qui êtes aux cieux. Que Votre nom soit sanctifié, que Votre règne arrive, que Votre volonté soit faite sur la terre comme aux cieux ; donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien ; pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ; ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il. »
Je l’ai dit mot à mot : j’en suis tout confondu. Après vingt-cinq ans de silence ! il se réveille, il renaît, il persiste ; il ne m’avait donc pas quitté ? Nous sommes loin du temps de ma petite enfance, de l’insouci et de la paix. Le mal est venu, puis la guerre. Le monde est sens dessus dessous. Tous les grands problèmes se dressent devant le démon de la connaissance, qui a pris possession de cet enfant naïf. Comme autrefois, je demande, interroge : et les mêmes mots me contentent, et les mêmes mots répondent à tout. — Ai-je fait assez pour vous, camarades ? Oh ! je n’y ai pas de mérite ; il le fallait. Mais c’est vous que je remercie : votre héroïsme est ma rançon. Au ciel où j’aspirais sans croire, je n’avais encore qu’un saint et qu’un ami — et j’y ai maintenant un Père, votre Père à vous. C’est en Lui que je me repose. — Telle fut la vigile du grand jour.
J’ai vu, et de plus près, de puissantes batailles, celle de l’Aisne au pied de la cote 108, celles de Verdun en août et septembre, dans la nuée asphyxiante qui n’empêcha pas nos poilus d’atteindre les lisières de Beaumont. A moins d’être soi-même dans la vague d’assaut, et encore ne sait-on que ce qu’on fait, tout juste, et rien du reste de l’action, à moins d’appartenir à un état-major qui concentre les renseignements, et qui en fait état, quand c’est à temps qu’ils lui parviennent, on est toujours un peu dans la situation de Fabrice qui demande ce qui se passe quand il assiste à Waterloo : à plus forte raison sur les immenses fronts de cette guerre. On participe à la vie de son unité, et sur les ordres qu’elle reçoit, on brode, on raisonne et on rêve. Quant à y voir de ses yeux quelque chose, la fumée du canon et l’immensité du terrain l’interdisent formellement. A peine peut-on recueillir quelques signes dont on connaît le sens, une fusée d’appel, un marmitage obstiné sur tel point, mais surtout les on-dit de ceux qui vont et viennent, les agents de liaison, les blessés, les renforts. Du reste, ce n’est pas un panorama de bataille que j’ai à peindre ici : simplement nos émotions.