« Mais si on regarde à quel sommet de perfection il doit désormais aspirer et atteindre, on sera obligé de convenir que ce mot répond exactement à la réalité. »
Il s’est passé à la grand’messe un fait qui m’ouvre sur moi-même, sur le versant secret de mes aspirations, une fenêtre que je pensais condamnée. Notez d’abord que, depuis peu, par un entraînement obscur, et sans en avoir pris consciemment la résolution formelle, je me fais un devoir d’assister à l’office chaque dimanche et que je préfère m’y rendre seul : je cherche en quelque sorte le tête-à-tête avec l’Esprit. A l’ancienne église du lieu, située dans le quartier anglais, je suis certain de ne pas rencontrer mes camarades ; ils vont à l’église neuve des corons. La nef gothique a des vitrages blancs ; elle est vaste, chaulée, très claire, sans grande beauté, sans nulle hideur ; sur un fond tout doré, on officie. Il y a des civils, des femmes, des enfants et un grand nombre de soldats anglais en laine fauve. Ceux-ci paraissent très fervents, peut-être bien des Irlandais. L’un se prosterne sur la dalle et jusqu’à la fin reste prosterné ; un autre, jeune comme le printemps, bien coiffé, svelte, grand, garde toute sa taille ; mais à l’élévation, il prend sa tête dans ses mains. Il m’émeut, j’entends sa prière ; il confie à Dieu sa vie commençante, l’âme qu’il vient de recevoir et que demain il devra rendre. Ah ! pour qu’il vive, en ce monde ou dans l’autre, je donnerai ce qu’on voudra ! Subitement, un officier anglais qui vient seulement d’entrer dans l’église, et qui se tenait à côté de moi contre la porte, se détache de notre groupe et marche droit à l’autel, d’un pas noble et vif. Seul, à la vue de tous, il traverse la longue nef, et vient s’agenouiller devant la grille. L’officiant n’avait pas prévu ce convive à la sainte table : ce n’est pas une messe de communion. Mais quand il s’est repris, rendu à l’évidence, pour un seul il ouvre le tabernacle, saisit le saint ciboire et à un seul porte le pain sacré. Plein de Dieu, l’officier revient à sa place : il est paré pour le combat. On sourira de ce sans-gêne britannique qui n’abdique pas même dans la pratique de la foi. On sourira, après ; mais d’abord on l’admire de braver à ce point le respect humain. Quant à moi, je ne vois que la beauté du geste, l’élan irrésistible de la créature à la rencontre de son Dieu. Je n’y tiens plus, je fonds en larmes et pour un peu je le suivrais ! Qu’est-ce qui m’empêche de le suivre ? « Seigneur, j’ai faim de Vous, nourrissez-moi ! » Dans les chants liturgiques et les grandes orgues voilées, mon désir se calme et s’endort. Je sors, à peine surpris de moi-même, et le soir j’ai déjà oublié le divin appel.
Bouffées mystiques, à l’instant dissipées ; chaleur d’amour, refroidie aussitôt. Quand même, cela laisse une trace. Lorsque je les attends, et qu’elles manquent, ces marques mystérieuses de la protection du ciel, je suis consciemment déçu. N’est-ce donc rien d’en avoir le regret dans l’âme ? Le dimanche d’après, la messe ne me procure pas ce « goût sensible », dont Fénelon, avec les plus grands confesseurs, prétend qu’on doit se défier. Le suivant, je me laisse prendre à la douceur pastorale de l’orgue qui est tenu par un véritable musicien, à l’accord étonnant d’ardeur que crée au fond du chœur doré, le voisinage d’une chasuble vert-émeraude avec les robes rouges des enfants de chœur : le tout compose une façon de paradis dont j’analyse les savoureuses délices… Mais, à l’entrée de Dieu, le mirage s’envole, je me sens le cœur vide et je pousse un soupir. Je pose la question sur mon petit carnet : « Ah ! pourquoi aujourd’hui ai-je si peu la grâce ? » Oh ! je ne m’en prends pas à moi ! Je ne fais pas état de mon ingratitude ! comme si Dieu jamais ne dût s’arrêter de donner et que je n’eusse, moi, qu’à recevoir.
Un mois a passé et je flotte encore. Que faudra-t-il pour me fixer ?…
Pardon ! je sens que le lecteur se lasse d’un récit qui n’avance pas. Mais comment faire ? Le respect de la vérité m’interdit de lui épargner les temps morts, les espaces neutres ; il ne s’agit pas d’un roman. S’il trouve que je tarde trop, qu’il imagine la patience de Dieu vis-à-vis de mon indocile personne ! Je l’ai déjà invoquée, je l’invoque encore. Ce retard, cet ennui, tourneront du moins à Sa gloire.
CHAPITRE XII
Grande offensive de Septembre. Le plan. Nos alliés anglais. Nos chasseurs. Un bel automne. La préparation de l’attaque. Soir de vigile : des régiments anglais défilent dans l’ombre. Notre ami le sous-officier et sa fiancée écossaise. Devant la mort et devant la victoire. Mon Pater. La journée du 25 Septembre et les nouvelles de Champagne. Les soubresauts de l’offensive. Funérailles d’un officier. La déception.
J’ai dit quels espoirs nous fondions sur l’offensive de Septembre. Fixée au 15, puis au 20, elle n’aura lieu que le 25. Le long de ces délais, il n’est, autour de nous, rien que nous n’y rapportions ; elle nous tient debout, sur le qui-vive, quêtant les moindres bruits, les plus vagues indices, accrochés à cet X, le grand inconnu de demain. Inconnu quant au jour, inconnu quant à l’heure, non quant au fait : nous l’appelons déjà victoire ; qui semblerait en douter serait mal venu. On parle à mots couverts du formidable plan. Foch attaque en Artois, Castelnau en Champagne. Devant Liévin front fixe ; mais double mouvement sur Souchez et Vimy à droite, sur Loos à gauche. Les Français déborderont Lens par le sud, les Anglais par le nord. Salut aux deux armées amies !
Les plus beaux athlètes du monde, highlanders aux genoux forts, sous la petite jupe verte et rouge, Irlandais bruns, hommes du comté d’York à la sveltesse décidée ; ils marchent tous du même pas, lent, égal, appuyé, selon la discipline naturelle qui fait d’eux des soldats, dès avant d’entrer dans le rang ; ce n’est pas la machine boche, mais un peuple sain d’hommes libres qui ont appris des siècles à user au mieux de la liberté, dans l’ordre, le calme, la puissance. Que diront-ils de nos petits chasseurs, maigriots, nerveux et sans apparence, rendus à leur naturel turbulent dès qu’ils prennent le pas de route, peu soucieux de la tenue quand ce n’est plus le temps de parader, et soudain, sur un ordre bref, rassemblés en une seule onde, emportés dans une cadence du diable, dans un scherzo irrésistible, où chaque note, je veux dire chaque pas, s’entend ; la netteté dans la furie ; quel sang, quels yeux et quel esprit !… Ne poussons pas plus loin le parallèle. Anglais, Français, c’est un beau mariage où les époux se valent et se compléteront. Chacun sa manière, chacun sa tâche : on peut compter sur eux.
Il en passe, il en passe, de jour, de nuit, des kakis et des bleus. Combien j’ai cueilli de regards de jeunesse et de confiance ! Ils voient le but ; je n’admets pas qu’ils soient déçus. Est-ce une attention du ciel ou l’illusion de la fable héroïque ? pour eux l’automne a répandu sur toutes choses son miel le plus blond, le plus doux. Sa lumière très colorée entre dans la matière la plus vile et la force à vivre, à vibrer ; elle décrasse les corons de briques, harmonise les puits et les ruines atones aux bois de la colline de Lorette qui déjà commence à rougir ; mon « crassier » même et ses vilaines escarbilles prend un air de Fushi-Hama. Tandis que les corons s’emplissent, j’y monte encore, pour admirer dans son entier le spectacle d’avant-bataille. Tout l’arrière est en mouvement. Comme la forêt de Dunsinane, les routes marchent, troupes, camions, caissons, charrois. Une écharpe de cavaliers flotte sur un coteau, se replie sous un bouquet d’arbres. Dans le moindre creux défilé, il pousse des camps à vue d’œil, comme des champignons de couche blancs et tendres. Un fourmillement de minuscules taches vertes s’agite autour de Mazingarbe, s’égrène dans les boyaux mystérieux. Enfin, sept avions, que touche le soleil, volent haut dans le bleu, comme un essaim de « mouches de feu » des tropiques. Et cette artillerie ! Il fait si pur et si brillant que les lueurs sont invisibles, tandis que les panaches de fumée ne se lassent pas de jaillir. Ils couronnent tout l’horizon, tous les bastions de la forteresse ennemie, qu’il s’agit d’abord d’écraser, de la Bassée jusqu’à Vimy. — Entrons un peu dans la fête sonore ; revivons un moment au milieu du concert qui berçait nos espoirs le matin de la grande dune ! La « grosse maman » des Anglais, qui pulvérise un hameau en trois coups, « rayé de la carte ! » humilie notre 75 ; elle a la taille, il a le nombre ; elle a le creux, il a la vitesse et le souffle ; elle défonce l’atmosphère, il la déchire en soupirant. Sifflements, frôlements, fracas. Les trajectoires d’arrivée et de départ s’embrouillent au-dessus de nos têtes ; on ne sait plus distinguer ce qui est pour nous de ce qui est pour l’ennemi. Les murailles semblent casser, les toits danser, la terre tremble. Et devant la fenêtre du poste de commandement, un arbre aux feuilles découpées, sans souci, balance sa cime et chuchote distinctement. Un brouillard de poussière, de poudre et de fumée se lève. Encore un jour qui meurt. — Et les lueurs, la nuit ; les éclairs de nos pièces ; les fusées d’argent et les fusants d’or ; et encore, ce pourpre incendie qui tient tout le ciel au-dessus de Lens… Mais surtout, les mots glissés à l’oreille : « Ce sera pour demain. » Nous attendons les obus « spéciaux » ! La chimie infernale qu’ils ont inaugurée en Flandre se retourne contre eux : le matin de l’attaque nous les inondons de poison. A demain !