Un tour d’horizon nous fera du bien. J’ai choisi pour observatoire ce qu’on appelle en Artois un « crassier » : sorte de mont de scories mal éteintes, de résidus charbonneux et de cendres, qui chauffent nos semelles quand nous l’escaladons. Vu d’ensemble et de haut, ce pays sans beauté a de la grandeur et du style. Les crêtes sont minces, mais longues : elles se poursuivent comme des vagues qui porteraient des mailles d’écume à leur flanc : le réseau de craie des tranchées. Le regard les dépasse et glisse dans le bleu. Le vent qui souffle est le vent de l’histoire. La solidarité des siècles s’étend sur l’immense champ clos. — Derrière nous, la vieille Béthune, déjà blessée, mais son beffroi carré debout. Sur notre gauche, au delà de Vermelles, les fourneaux de Pont-à-Vendin, la Bassée ; par temps clair, on découvre Lille, nous dit-on. A nos pieds, la plaine de Lens, l’ombre du grand Condé qui veille, et la cité prisonnière s’effaçant derrière Liévin. Mais là n’est pas le principal. Notre regard se heurte sur la droite à un long mur boisé qui commande tout le pays, à une mince et dure épine dont meurt la pointe aux bas-fonds des « ouvrages blancs ». Ceci, c’est la colline de Lorette, tombeau de nos petits chasseurs. Tout ce dernier hiver, ils se sont accrochés aux pentes avec les pieds, avec les mains, avec les dents. Rejetés, ils mordaient plus dur, tenaient plus ferme. Grâce à eux, de l’humble chapelle de Notre-Dame, détruite mais conquise, où l’on pèlerinait jadis, les jeunes vagues de Pétain purent au mois de Mai, débouler sur la plaine, inonder les boyaux marneux, tout un labyrinthe gluant. Encore un peu, elles dépassaient l’autre crête, la crête de Vimy, que nous apercevons au delà du creux de Souchez, dans la vapeur. Les Allemands bouclaient leurs malles ; le cœur des malheureux envahis exultait. La percée manqua, faute de réserves. Elle manqua encore en Juin. L’illusion de la victoire décisive avait été sur le moment si forte que la déception pèse encore sur les habitants. Et dire qu’il nous revient l’honneur de réparer et de conclure ! là où d’autres ont échoué de réussir ! On ne sait trop quand ce sera : on parle du 15 Septembre ; les Anglais frapperont à gauche, ils sont fin prêts… Ah ! taisons-nous ! Déjà nous voyons en esprit toutes les barrières qui tombent, la plaine libre, Lille, Douai… Incurable optimisme du sang de France : le plus morne poilu, en face de la terre promise, ne se tient plus d’impatience et perd le souvenir de toutes ses désillusions.

Septembre vient, pas assez vite. La canonnade parle un peu plus haut. Dans sa zone joyeuse, aux corons de Bully (c’est plaisir de tirer, je vous le jure, quand on a le cœur plein d’espoir), le repas de midi réveille la bonne gaîté de Belgique. Nos batteries, dispersées sur un terrain vague, aboient autour de la maison. On dirait salves de commande et la formidable voix d’une pièce anglaise sonnera pour les invités au dessert. Quand nous aurons bu le « mousseux », nous irons en reconnaissance à l’observatoire des « vieux corons », au diable vauvert.

Maisons de briques, tas de briques, poussière de briques. Cour de gare désaffectée aux poteaux ruisselants de fils. En fait de route, entre deux hauts remblais qui nous abritent, nous empruntons la voie même du chemin de fer. Une saucisse ennemie nous regarde ; elle rit sans doute de nous voir trébucher sur les rails et sur le ballast, sauter de traverse en traverse… Pas un obus : elle a pitié de nous. Nous passons sous un premier pont : au second un barrage de sacs à terre ; alors commence le jeu de cache-cache des boyaux. Étroits, profonds et zigzaguant, la craie d’azur à l’ombre, d’or brûlant au soleil, leur serpentement donne le vertige ; la brise que nous ne sentons pas, courbe au-dessus de nous des herbes folles. Un souterrain, un escalier, une courette ; nous revoici de plain-pied avec le vrai monde : ah ! respirons ! Non, on replonge encore, cette fois, non plus dans la terre : mais, à la lettre, dans le mur. On croirait qu’Aladin nous mène, les briques s’écartent devant nous ; nous suivons un indescriptible couloir, percé tout droit et à couvert, à travers les petites chambres, toutes pareilles, d’une cité monotone et sans fin : une porte, puis une brèche ; même chambre et même chambre : presque partout le même papier à fleurettes roses, gris Vuillard et triste à pleurer. Des fantassins, derrière les fenêtres condamnées, lisent à la bougie, écrivent ou bricolent. De temps en temps, un objet oublié nous rappelle qu’on vécut là : c’est un cheval de bois décroché d’un manège, c’est une couronne de mariage sur son coussin de velours rouge, encadré de métal doré. Pauvres reliques ! Enfin, nous y voilà : un téléphone dans une cave, une chaise sous un toit crevé : cela suffit. Notre masure, au milieu des tranchées, fait vis-à-vis à une masure toute semblable, sise à un peu plus de cent mètres de là et qui est boche. A l’abri des poutres, des lattes déchirées et du peu qui reste de tuiles sur les lattes, nous guettons ; et il est probable que l’ennemi, dans le toit opposé, nous guette. C’est précisément dans ce toit que nos batteries vont taper. « Allo ! Allo ! » Les ordres sont donnés, transmis, avec les corrections successives : « Court ! long ! tant de millièmes à droite, à gauche… au but !… » Et pan ! dans la fenêtre… pan ! dans la porte ! pan ! dans le toit… La baraque trouée vomit la fumée de nos explosifs et une poussière rougeâtre : c’est fait. Maintenant à une autre ![27]

[27] Le jeu est douloureux parfois. Tirerons-nous dans cette cour où nous voyons une brave femme étendre son linge — la femme du pointeur peut-être ? les gars du Nord ne manquent pas chez nous. Un scrupule sentimental fera-t-il épargner un repaire de mitrailleuses qui peut nous coûter demain cent poilus ? Défions-nous ici du moindre petit mur ! défions-nous de notre cœur ! Nous réglerons aussi de la fosse no 11, nichés comme des hirondelles au haut de la carcasse sans vitrage d’un grand hall décharné, qui s’emplira d’un écho terriblement clair. On s’incruste en rampant dans une loge en sacs à terre ; on est comme au théâtre, la jumelle à la main ; on déclenche soi-même les entrées de ballet sur Lens et la cité Saint-Pierre. C’est là que le sous-officier P… sera écrasé en décembre… Et voici ce qu’il adviendra de l’observatoire des « vieux corons » : on aura beau de nuit y raccrocher des tuiles, quand le toit sera devenu trop ajouré, il faudra se hisser dans la cheminée, comme un ramoneur savoyard ; jusqu’au jour où la cheminée elle-même sera décapitée par un obus ; le gai lieutenant L… viendra justement d’en descendre ; je suis sûr qu’il en rit encore.

Ainsi l’échange continue : les Boches rendent à nos tranchées et à nos batteries ce dont nous les gratifions. Sous l’entre-croisement des projectiles, je me prends à songer au petit grenier de Nieuport…

Nous éviterons Bully au retour ; il touche sa troisième ration de marmites. Là-bas, une mélopée nasillarde s’étonne de ne point chanter dans la Bruyère des hauteurs : c’est la cornemuse d’Écosse. Hâtons-nous : il va faire nuit. Le quartier britannique, autour de l’église, s’éclaire ; l’odeur du tabac blond et sucré est partout… Au « mess » nous allons trouver les journaux, haleter aux péripéties de la grande retraite russe, soigner un jeune « galibot » blessé dans sa maison par un culot d’obus, écrire une lettre… et, s’il nous en reste le temps, songer au salut éternel. Mais voyez-vous, sitôt que le front se ranime et que l’offensive est dans l’air, ce souci-là cède le pas, dans nos pensées, au salut de notre pays. Au fait, c’est peut-être tout un.


Quand mon cœur en ressentira le besoin, je rouvrirai le numéro de la Semaine Religieuse[28] qui contient le panégyrique du capitaine. Il faut de temps en temps que je rafraîchisse mes souvenirs, que je fasse rentrer dans la réalité terrestre sa figure trop angélique, dépaysée ici et qui, en s’idéalisant, s’efface. Il ne m’est pas indifférent que Dupouey, au cours de sa vie, ait traversé l’erreur et des états moins purs, plus voisins de mon propre état. Je relis la phrase terrible, mélancolique cependant, qui porte condamnation de son passé de dilettante. « Nous qui avons adoré la Beauté… » Comment a-t-il pu s’en déprendre ? Il admirait les mêmes œuvres, il cultivait la société spirituelle des mêmes écrivains que moi ; il se baignait à la même musique ; il avait fait, d’un libre esprit, le tour des mêmes joies et des mêmes pensées ; il a conclu en se liant à Dieu d’un acquiescement absolu. « Mihi adhaerere Deo bonum est. » Adhérer à Dieu ! Plus je me sens pareil à celui qu’il fut autrefois et son frère dans le mensonge, plus je me sens capable de plier ma vie à la même loi. Revenu de si loin, il n’est pas impossible de le suivre ; il a dû surmonter les mêmes objections… — Soudain, je me le représente dans ses exercices dévots, pratiquant comme une bonne femme, un témoin nous le dit, « la récitation du chapelet et du petit office de la Sainte Vierge. » Alors mes préjugés se cabrent, et mon orgueil rétracte l’acceptation de mon cœur. Pour cultiver en moi certaine religiosité poétique, je suis son homme. Mais, à tout prix, je tiens à rester dans le vague. Quand il prétendra m’entraîner à des extrémités qui me répugnent, à des gestes, à des mots, à des actes précis, halte-là ! je romps net. Je me refuse à convenir qu’il ait gravi la pente du parfait bonheur en suivant ce chemin médiocre ; j’exige la foudre et l’éclair et l’ascension sur les nues ; je n’ai aucune humilité… — Hélas ! vais-je le perdre et renoncer déjà à la vision exaltante de sa mort « qui n’est pas la mort », de sa transfiguration dans la vie ?… Non, non ! Pour me jeter plus chaud dans son étreinte, il me suffira d’un mot de sa bouche, de cette inflexion prenante de la voix dont est marquée la moindre de ses phrases et de l’autorité de ses affirmations. Il écrivait de Nieuport-Ville (17 février) : « Que de belles vieilles vérités le coup de charrue de cette guerre ramène au jour et qu’elle est une grande grâce pour ceux qui l’auront traversée ! Faudra-t-il ensuite redevenir futiles ? n’avoir l’esprit occupé que de cette fragile beauté et n’étendre notre souci qu’à ces périssables semaines, dont Dieu dispose à l’encontre de notre inquiétude ? Que Dieu conserve dans nos cœurs et dans nos esprits les grandes leçons de ce temps et que tous les grands saints sérieux nous assistent contre nous-mêmes et nous obtiennent d’employer à nous corriger la paix que Dieu nous aura rendue. » A moi aussi, c’est mon souhait, mais en moi que corrigerai-je ? de quoi au fond suis-je honteux ? Puisque j’ai un saint (à défaut d’un Dieu) qu’auprès de Dieu il intercède, pour que soit dissipé mon aveuglement ingénu ! Décidément, il est grand temps que me parviennent les fragments du journal intime que ma correspondante m’a promis. Avec le petit mot par lequel elle me les annonce, je trouve une charmante image qui vient de Sainte-Anne d’Auray, portant les invocations traditionnelles qu’on adresse là-bas à « l’aïeule vénérable des Bretons ». Je n’en suis pas à réciter des litanies ; je ne sais pas même l’Ave Maria ; il faut que la femme de notre ami s’illusionne singulièrement sur mon compte, pour que sa discrète sollicitude se manifeste de cette façon ! Pourtant, je ne me braque point, je me réserve ; je serre précieusement, sans avoir lu le texte, le fétiche sur moi : Le temps viendra. Qui sait ? Que sais-je ?

[28] Citons encore une ou deux lignes, qui précisent « en quoi » Dupouey se « convertit » :

« Conversion paraîtra peut-être un bien grand mot.