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O mon Seigneur, quelle patience est la vôtre ! Allez-vous encore longtemps vous satisfaire de si peu ? De tout cela, ce que je quitte avec le moins de regret, c’est Votre église. Je m’y plaisais pourtant quand j’y venais en spectateur, pour occuper une heure de mes matinées de dimanche et faire comme mes camarades, auxquels je n’ouvrais pas mon incrédulité. On y entrait tout droit, par les murs écroulés du porche, en plein soleil, sous le chant des aéroplanes et sous le glissement des martinets. Ne croyez pas que la fanfare belge qui jouait indifféremment l’Arlésienne, le Roi d’Ys, une valse lente ou quelque galop d’opérette, y troublât mon recueillement. L’étranger que j’étais, égaré parmi les fidèles, n’a guère changé devant Vos Mystères, depuis la révélation. S’il fut ému parfois, au moment où le pain sacré, changé en Votre corps, s’élève sur la foule, ce fut par sympathie pour les soldats, à cause des clairons qui sonnent, des tambours qui battent aux champs, et afin de communier, lui aussi, dans la patrie et dans ses enfants héroïques. Son respect s’est accru, sans doute ; il incline presque le front, rendant hommage avec moins de réserve, de raidissement et d’orgueil à la merveille inconcevable en laquelle a cru son ami. Mais il ne se rend pas. Quand il voit au passage, contre le mur extérieur de Votre église, cette image crucifiée qui, chaque jour, devrait lui rappeler Votre douleur, il n’a pas un regard de charité pour elle ; Vous n’aurez pas un de ces pleurs dont il n’est point avare pour les hommes !

Au fond, il ne sait pas s’il avance ou recule sur le chemin que Votre amour lui préparait si généreusement. Suffit-il d’aimer son semblable et d’en avoir pitié pour être aimé de Vous, mon Dieu ? Vous lui demandez un effort facile, un pas, un geste, un mot de bonne volonté. Il ne Vous entend pas ou, s’il Vous entend, il Vous les refuse. Vous avez fait devant lui, pour lui, un miracle. Qu’espère-t-il encore de l’inépuisable Bonté ?

CHAPITRE XI

Rentrée en France. L’église de Diéval. Au « pays noir ». Danger du « goût sensible ». La guerre sans beauté : Nœux-les-Mines et Bully-Grenay. L’animalité se déchaîne. Le front d’Artois vu du haut d’un « crassier ». Les petits chasseurs de Lorette. Nos grands espoirs. A l’observatoire des vieux corons. Tête à tête avec Dupouey. L’image de sainte Anne d’Auray. A la grand’messe : une leçon d’irrespect humain. Bouffées mystiques. Cela traîne.

C’est quelque chose de rentrer en France ! La guerre, sur notre propre sol aura un autre goût : plus de sérieux et moins de fantaisie ; plus d’amertume et moins d’ivresse. N’importe ! sur une belle route toute droite, dans une belle colonne d’artillerie, il est gai de caracoler. On s’est mis en selle au soleil levant ; à midi on embarque en gare de Dunkerque et on se retrouve le soir, dans un doux village feuillu, loin du présent, loin du massacre, où l’on se sent chez soi, Français. Par deux fois, je rentre à l’église. C’est bien celle de nos campagnes, intime comme une chambre et rangée avec tant d’amour. Voyez cela ! Ces chaises blanches et noires qui reluisent, ces grilles contournées, sans un grain de poussière, ces deux autels drapés de bleu lavande et portant, sous globe, des bouquets bleus. Je ne me lasse pas de regarder le baptême de Jean, le Seigneur marchant sur les ondes et vingt autres sujets sacrés, taillés gauchement dans la boiserie par un artisan villageois étonné de vivre au grand siècle. Mon ami le lieutenant D… qui m’accompagne, prie d’abord avant d’admirer. Il me semble que je l’envie. « Seigneur, dit Pierre, il est bon pour nous d’être ici ; si vous voulez, faisons trois tentes… » Mais je n’ai pas encore mérité ce repos. Nous repartons, nous quittons Diéval et ses arbres, notre but sans attrait est le « pays noir ».

Hersin, Barlin, Nœux, Mazingarbe. Des noms rudes ou tristes, des horizons salis. Partout brique et charbon, charbon et brique, les mêmes cités pullulantes de bas corons ; partout, dans la même muraille, exactement aux mêmes intervalles, la même fenêtre et la même porte, ouvertes sur le même intérieur. Un rouge faux, tout encrassé de suie, donne le ton du morne et du vilain à tout ; il tue même les champs et ce qu’ils gardent de verdure, autour des cheminées géantes, des tours de métal et des « crassiers ». A cette laideur sans recours que pourrait ajouter la guerre ? Elle y perdra les fausses grâces que lui prêtaient le sable, le ciel chatoyant et la mer. Nous la verrons telle qu’elle est, brutale et sombre, sans pittoresque, sans couleur, et, nouveauté ! mêlée au travail sourd qui l’alimente. Car la mine ne chôme point. A côté du canon, sous le canon, elle gronde, elle fume. A deux de jeu, sur le même terrain, voici la houille qui fondra l’acier, voilà l’acier qui bombarde la fosse. On peine sous terre, on se bat dessus. C’est la lutte affreuse de la matière. Eh ! soit, l’âme se repliera.

Je m’en rends compte maintenant, elle se gâtait dans un rêve où les yeux avaient trop de part. Le beau chemin qui mène à Dieu côtoie un redoutable précipice qui peut au moindre faux pas, vous saisir. Méfions-nous ! Que nos sens ne gardent point pour eux un don qui était destiné à l’âme, et que la splendeur du spectacle ne nous fasse point oublier notre rôle dans l’action ! Sous cette nouvelle ténèbre qui nous couvre, nous verrons bien si la clarté nous venait vraiment du dedans.

Ai-je donc été amené en Artois pour faire retraite ? Cela se peut : mais j’y devrai mettre du mien. De l’arrière, aux lignes, dans les lignes même, jamais en aucun point du front, pareil bruit, pareil grouillement, pareille intensité de foule. Le danger la fouette, l’anime. Entre deux volées de marmites, on la voit remonter des caves, se bousculer autour des batteries, s’obstiner dans des coins meurtris, comme « l’Alouette » ou « le Maroc », et rire et boire. Le soir, la cité des Brebis est aussi populeuse que Belleville, et sur la place de Bully, cercle de décombres, on trouve encore de mauvais lieux. La guerre a dépouillé son masque, mais l’animalité aussi. Observez-les, ces gamins excités, ces « galibots » et ces « gaillettes » plus noirs que l’enfer la semaine, et le dimanche plus blêmes que leur linge blanc ; ces matrones mal embouchées ; ces vieux qui aiment « la boutelle », et suivez-les, si vous osez. Depuis qu’ils ne croient plus à rien, la famille est lieu de passage, succursale du cabaret : quand les uns en sortent, d’autres y rentrent, à commencer par nos soldats. Nous aussi, rôderons parfois, tournerons comme des phalènes autour de ces lumières jaunes, reflétées sur le pavé gras, qui convient au plaisir tant d’ombres en quête qui passent. Dissipation sans excuse : aurons-nous la faiblesse d’y succomber ?… Détournons-nous de ces à-côté misérables dont il faut tenir compte, hélas ! Si la foi ne nous garde pas, nous avons encore la patrie. Nous sommes venus là pour participer à de grandes choses et, croyez-le, c’est notre principal souci.