« Il était de ceux qui croient aux trois ordres comme Pascal : celui de la matière qui toute ne vaut pas une seule pensée, de toutes les pensées qui ne valent pas réunies un acte de charité pure.

« Dupouey disait de la France : « Nous lui referons une âme. Nous lui redonnerons toutes ses intégrités, même si nous mourons, oui ! surtout si nous mourons ! Quelle splendide et inespérée occasion de mourir, quels chanceux nous sommes ! Nous mourrons peut-être debout. — Mon ami, mon ami ! quelle grâce ! penser qu’on va au ciel et mourir pour la France ! »

« Il me parlait ainsi, ajoute l’aumônier, à la sortie de la messe où il avait communié et qu’il m’avait servie. L’Église honore la dépouille mortelle de tous ses enfants sur qui a coulé l’eau du baptême, en qui est descendue l’hostie des communions, mais rarement je vis avec plus d’émotion les cierges brûler autour d’un cercueil ; rarement j’aurai, avec plus de foi respectueuse, entouré un corps humain des honneurs de l’encensement. »

Il rapporte ensuite l’enthousiasme de Dupouey à la pensée de fêter Pâques et il conclut en termes magnifiques :

« Votre mort, ô chrétien, passe votre espérance. Ce n’est pas sous la voûte éventrée de l’église d’Oost-Dunkerque ou devant notre pauvre autel des dunes, c’est dans le ciel même, aux pieds du Divin Ressuscité, contemplé face à face et vu tel qu’il est, que votre âme s’envolant avec les cloches a chanté nos belles hymnes.

« Mais je veux que votre corps lui-même, à vous mort d’une mort vraiment pascale, participe à cette joie et que, sous cette gloire du drapeau, vos oreilles mortelles entendent le message triomphal. « Jésus, notre espoir est ressuscité ! Nous le verrons en Galilée ! Surrexit Christus, spes mea, videmus eum in Galilea », c’est la vérité, le Christ est ressuscité d’entre les morts, nous le savons, nous l’avons vu ! Scimus Christum surrexisse a mortuis vere !

« Que tout dans cette fête, la plus sainte de toutes, soit à la louange et à la jubilation. Béni, béni soit le Seigneur ! In hoc festo sanctissimo sit laus et jubilatio ! Benedicamus Domino ! Alleluia ! »

Quelle joie de lier ainsi ces deux mémoires ! Mon ciel n’est plus si vide. J’y fonde une société fraternelle qui réunit ceux que j’aurai le plus aimés aux jeunes héros de la guerre dont je ne puis accepter la totale mort. Cette idéale compagnie se tient je ne sais où, par-dessus les superbes nuées de Flandre, que pousse dans un azur frais le vent d’été. Je sais qu’il y fait beau, plus beau encore que sur la mer et que sur les dunes dorées ; mais la beauté des choses de la terre m’aide étrangement à l’imaginer. Entre cette terre et ce ciel, l’élan, païen encore, de mon cœur ne se laisse pas interrompre[26].

[26] C’est à cette époque que j’ébauchai à la fois les pièces intitulées Présence de la Mort et Statue.

Il faudra quitter ce pays, le lieu élu de la passion de notre ami et de la transfiguration de mes pensées. A la mi-août, on nous dirige sur l’Artois où nous préparerons le grand choc automnal. On n’entendra plus parler des marins, de l’Yser-sud, de la « Vache crevée », du pont du Pélican, ni de la Grande Dune. Je ne quêterai plus au cabaret les récits des fusiliers en gaîté, dans l’espoir, vain du reste, d’apprendre d’eux un détail nouveau sur leur capitaine. Ils passent à travers le filet de la guerre sans perdre leur insouciance et si souvent qu’ils en réchappent, ils continuent de vivre au jour le jour : tout en eux pourtant m’était sympathique… Adieu la route couronnée de fusants, la « maison du crime » qui vient de crouler, la cheminée transpercée de la briqueterie, la silhouette encore puissante de la tour des Templiers, quand le 420, autour d’elle, fait lever sur Nieuport d’énormes nuages saumonés ! Adieu les étendues d’eau et de pré et les pentes lisses du sable ! Adieu les lignes grêles des peupliers mourants et les touffes grises des bas saules ! Adieu la grande armoire de la salle, sous laquelle se réfugiait mon jeune chien, et l’épinette rouillée de ma chambre ! Adieu les pourceaux de la cour, les jeux des soldats belges au gazon ! Adieu tous ceux que nous laissons au fond du sanglant marécage ! Adieu surtout le tertre saint du cimetière de Coxyde, où dort l’ami auquel je dois tout ce qui vaut en moi ! Ah ! si du moins j’emportais son exemple ! Une fois sorti de cette légende dorée, ne rentrerai-je pas dans un monde désenchanté et impuissant à alimenter ma nouvelle flamme ? La mort au cœur, je m’éloigne de cette tombe, sans un mot de prière, sans un signe de croix.