Quand je retourne au front, à peu près à la mi-décembre, je puis me croire le même qu’en partant. Je rentre dans mes habitudes, dans mes travaux, dans mes illusions de joie parfaite. J’ai atteint un palier où je songe, sans doute, à m’installer pour un hivernage éternel. Je soigne un enfant de mineur en danger de mort, avec toute la tendresse dont je suis capable, et il guérit. Son prénom est Voltaire. Rien de nouveau chez nos soldats.

Au prône du dimanche qui précède Noël, le père G…, ayant commenté l’Évangile, célèbre par avance la grande fête de demain. C’est la plus grande fête de l’Église. Un Sauveur naît, le mal est réparé. Il engage tous les soldats à participer de toute leur âme à la glorification de l’Enfant-Dieu ; il leur recommande instamment de se présenter à la Sainte-Table et de sanctifier l’année qui vient, en remerciant Dieu de celle qui finit. J’étais venu sans arrière-pensée, sans pressentiment, sans inquiétude, sans que la moindre question se posât au fond de mon âme, comme si, dès alors il n’y en eût plus à résoudre, tout heureux du peu que je possédais. Le père G… parla. Il n’y eut ni débat, ni tentative de révolte, ni même étonnement. Le mot d’André G… me revint : « Au point où tu en es, tu es impardonnable… » C’est dit : je communierai à Noël. Ce fut l’affaire d’une seconde ; l’abondance des grâces qui ruisselaient sur moi depuis un an, emporta ma résolution avant que mon esprit l’eût seulement examinée, que ma raison en eût même pris conscience ; et une fois de plus, mon cœur me signifia son arrêt. Il n’était pas possible, en vérité, que l’année la plus tendre et la plus belle de ma vie demeurât sans couronnement : Je communierai à Noël. — Non, il n’est plus de crainte ni de timidité, plus de prêtre ni de confession qui tiennent ; plus d’excuse d’indignité, plus d’orgueil, plus de préventions : tous les obstacles sont tombés d’eux-mêmes, devant l’effusion irrésistible, de l’amour, de la joie, de la reconnaissance, et j’ajouterai, du devoir. Je communierai à Noël. — Tandis que le père G… entonne le Credo, déjà, le front baissé, je me prépare… Or, telle fut pour moi, indigne, la grâce suprême de Dieu.

CHAPITRE XVI

« Dieu le veut ». Chez le père G… Déception. Sagesse du saint homme. Je prépare ma confession. Le père G… éteint encore ma flamme. Je m’accuse. L’allègement. Bonheur de l’âme pure ; le contrôle de soi. Ombres au tableau. Ma communion sans amour. Apaisement du soir. A la messe de minuit : la salle, les fidèles, le baptême du roi Clovis, la communion évangélique. Je sens Dieu.

Un jour, deux jours… Je vivrai dans l’impatience, tant que je n’aurai pas pu joindre le père G… Je ne me reprends pas : j’ai fait promesse. Je n’atermoie pas : droit au but. Bien loin de me remettre en état de raison, je reste en état de désir mystique. Une insatisfaction, âpre comme la soif, a remplacé ma suffisance ; un besoin neuf m’est né qui n’attend pas. Je ne me rends nullement compte de l’engagement que j’assume, de la grandeur de l’acte auquel je me suis décidé ; et je ne réalise pas dans ma pensée les gestes, les attitudes, les paroles qu’il entraîne avec lui et qui devront être les miens. Tête baissée, sans regarder au risque, je fonce, comme on fonce au combat, pour arracher le laurier d’or de l’indispensable victoire. C’est le cri des croisés : « Dieu le veut ! en avant ! » Ah ! ces allées et ces venues, à nuit tombée, sur le chemin pierreux, gluant, qui, courant derrière la fosse, derrière le cimetière de nos soldats, coupe les tristes champs pour rejoindre Sains-en-Gohelle, avec son parc, son château, son église. J’avais raison d’aimer ce village ancien, qui garde encore figure de village, malgré la brique et le charbon : c’est ma paroisse !… Je revois tout : les fusées du front m’éclairaient, les cailloux criaient sous mes pas ; il fallait éviter les attelages ; ou bien on était seul, tout seul. Les derniers jours, quand j’arrivais au mur du parc, mon cœur battait plus fort ; je poussais la petite porte, puis je toquais à la maison du garde où habitait le père G… Il venait m’ouvrir, me faisait asseoir, demandait la permission d’achever une lettre, puis me regardant bien en face, il m’écoutait.

Je l’avais manqué le lundi, accroché le mardi après la prière commune, qu’il faisait précéder d’une instruction familière aux soldats ; il m’avait donné rendez-vous chez lui pour six heures. M’y voici donc. Évidemment son regard m’intimide ; il est ardent et pétillant d’esprit, mais fixe et dur ; on voit au fond ; il ne vous cache rien ; il ne vous cache pas qu’il juge ; et il a ceci de commun avec le regard de Dupouey qu’on n’y surprendrait pas l’ombre d’un doute ; sans avoir sa grande tendresse, il est plein comme lui de la lumière de la vérité. C’est moins un saint qu’un docteur que j’affronte. Évidemment non plus, il ne s’attend pas au récit lyrique que je me mets en devoir d’entamer. Je commence timidement et, malgré moi, peu à peu je m’anime. Il ne m’interrompt pas ; il ne me calme pas ; mais il ne semble pas participer. Quand j’ai fini, il tousse et sans se départir de son impassibilité sacerdotale : « Si je vous comprends bien, dit-il, vous êtes venu à Dieu en artiste. » Il ne raille pas, il constate. « C’est cela même. » Alors, toujours posé : « Mon cher enfant, Dieu est raison… » Mais je serais incapable aujourd’hui de restituer avec fidélité la belle et froide leçon de doctrine qu’il administre à mon cœur exalté. Il me prouve par a plus b que la foi catholique est imbattable sur le terrain de la logique et de l’expérience des siècles ; il m’explique pourquoi Dieu est, et Dieu étant, pourquoi notre Dieu est le vrai. « Ne nous laissons pas égarer par le sentiment ! Évidemment c’est une chose respectable, utile en son temps, (et j’en suis la preuve), mais sujette aux défections. Il faut croire avec son esprit. » Que me dit-il ? Et moi qui venais tout amour ! Non, non ! je n’ai pas besoin de ses preuves… je n’en fais pas état… il n’y a rien à me prouver, je crois… Une douche glacée ne m’eût pas saisi davantage. J’ai hâte de partir, je pars bientôt… non sans avoir pris rendez-vous pour ma confession générale. Inutile, n’est-ce pas, de vous dépeindre mon retour !

Sagesse admirable de Dieu. Il veut des serviteurs lucides ; il se méfie des fausses exaltations ; il donne la grâce et il la retire pour éprouver le cœur humain, quand celui-ci pourrait concevoir de l’orgueil de la grâce qui lui est faite ; il rappelle à la modestie l’esprit du pécheur converti et le ramène à ses limites qui sont, non point l’horizon sans fin de l’extase, mais les lois étroites de la raison. Le père G…, que j’ai mal jugé tout d’abord, assumait strictement ici son rôle de prêtre, qui est de réchauffer les tièdes, mais de rabattre les illusions des ardents. Il se disait sans doute, en me reconduisant : « Nous verrons bien si sa foi est une chimère : s’il supporte l’épreuve de la déception et s’il revient ici, sa cause est bonne. » J’y revenais le lendemain. Non, je ne pouvais pas ne pas y revenir. Je sortais mécontent, mais non découragé. J’accusais l’abbé G… de ne pas me comprendre. Ah ! le prêtre idéal qui m’eût tendu les ras en s’écriant : « Venez mon fils, Dieu vous appelle ! » J’en dois faire mon deuil. Mais cela n’empêchera rien ; j’irai à Dieu, malgré ses prêtres.

Je n’ai plus dès lors qu’un souci : préparer ma confession. Il faut entrer dans le cloaque, le fouiller, le vider, le gratter jusqu’au fond. Une âme de pécheur, plus de vingt ans de péchés sur une âme, de péchés conscients et inconscients, de péchés fiers d’eux-mêmes et de péchés joyeux, de péchés secrets, oubliés, mêlés intimement à la texture de la vie ! Je fais cela comme un enfant, comme à douze ans, au temps de mes scrupules. Je prends un petit catéchisme, j’inscris sur une feuille tout le mal dont l’homme est capable, de l’homicide à la luxure, de l’indélicatesse à l’incrédulité, de la dureté du cœur au blasphème. Horreur ! je trouve tout en moi ; il n’est peut-être pas un commandement de l’Église ou de Dieu auquel, de près ou de loin, je n’aie manqué dans mon existence sans règle. Le bel individu et si infatué de soi ! — J’inscris tout cela à mesure et tout cela je le dirai. Je ne crains pas de trop en dire, mais plutôt pas assez. Je prie tant que je peux, pour stimuler ma clairvoyance. Le jour qui tombe ; l’heure qui vient… En m’élançant au rendez-vous, je tremble comme un condamné, et non à la pensée de ce que je vais faire, mais de ce que, hier encore, je faisais.

Le père G… m’attend dans sa chambre encombrée de livres. « Vous êtes toujours, me dit-il, dans les mêmes dispositions ? — Oui, mon père. » Il n’en marque ni étonnement ni plaisir. Nous convenons d’abord du jour de ma communion. C’eût été très beau, sans nul doute, dramatique, voire théâtral, de faire ma grande paix avec Dieu à la messe militaire de minuit, au milieu des soldats que j’aime et dans le cri de « Christ est né ! » J’ai peur du faste, des chants et de la foule… et aussi du réveillon qui suivra. J’ai peur de « me montrer » devant mes camarades : je n’ai rien dit encore, il faudrait tout leur expliquer. — Je tiens à la solitude, au silence ; le sacrifice aura lieu le 24 décembre à la messe basse et je rentrerai au matin, dans ma petite chambre, plein de Dieu. Ces précautions élémentaires semblent inquiéter mon confesseur sur ce que j’attends de la Sainte-Table. « Mon cher enfant, ne croyez pas qu’en recevant en vous Notre Seigneur, vous alliez être transporté dans une sorte de béatitude ! Ces joies célestes sur la terre il les réserve à ses grands saints. Le plus souvent la vertu de l’Eucharistie n’est pas sensible. Il faut la prendre simplement, modestement, comme le commun des mortels. C’est la nourriture de tous les jours, le pain quotidien ; ce n’est pas une gourmandise, mais un mets solide, sans goût, dont l’effet est lent mais durable. Il n’enivre pas, il nourrit. » Pour moi, je n’en suis pas aussi convaincu que lui-même et je ne lui sais aucun gré d’aller ainsi au-devant de ma déception. Nous verrons bien ! Dans ma ferveur que rien ne décourage, je me mets à genoux et je m’apprête à m’accuser.

La tête dans les mains, je parle, je parle, je parle ; je laisse couler d’abondance le flot innombrable de mes péchés. En les voyant passer, plus aucun d’eux ne me paraît aimable, digne d’excuse ou de compassion. Mais à mesure que je les confesse, ils s’en vont, ils me quittent ; sitôt avoués, aussitôt remis ; je sens une lie, épaisse et amère, grumeau par grumeau, dégorger mon cœur ; avec tout ce poids mort, tout ce poison entre ses fibres, comment pouvait-il encore battre et battre la joie comme la douleur ? O délices sans nom d’un cœur qui s’ouvre et se renonce ; dégoût de soi où se complaît la conscience — car elle sait qu’il va finir… J’ai tout confié à un homme et Dieu m’entend : « Allez en paix ! »