Quand je me relève, baigné de pleurs, que je me retrouve dehors, dans une nuit tissue de brume, j’ai vingt ans de moins, vingt ans de péché. Une allégresse inconnue me transporte. Je cours, je vole, je ne sens plus mon corps. D’où vient cette soudaine délivrance d’un fardeau ancien et tous les jours accru, la veille encore impondérable ? Eh ! ne serait-ce pas que Dieu a rétabli pour moi dans leur vérité toutes choses, et qu’il m’a, d’un signe de croix, exorcisé du mauvais Ange, qui pensait pouvoir toujours m’abuser, par ses sophismes et ses charmes, sur leur valeur et sur leur poids réel ?… — Quand j’aurai accompli passionnément ma pénitence, je mêlerai à mes actions de grâces, la pensée de l’ami d’un jour, qui, suivant l’exemple du Divin Maître, paya de sa vie mon salut.
… Sans doute, c’est une grande nouveauté et on ressent une fraîcheur toute céleste à habiter une cellule blanche et nue, où aucun ornement superflu ou suspect n’arrête le regard glissant sur la muraille unie : je parle de mon âme dont ma chambre est l’image. Mais il s’agit de la garder intacte maintenant. Le moindre geste y peut ramener le désordre ; un livre dérangé sur la table, c’en serait assez ; comme un pas boueux sur le carrelage : l’ombre d’une ombre fait tache sur le blanc. Je m’observe, je suis au guet ; il semble que j’aie hérité une volonté et une conscience. Hier j’étais conduit par le dehors et par mon humeur instinctive ; je m’abandonnais au courant et baptisais du nom de liberté ma passivité et ma dépendance. Depuis que je dépends de Dieu, et seulement depuis, je dépends de moi-même ; dans ma soumission, je me sens libre et dégagé. J’éprouve un plaisir inconnu, sans commune mesure avec aucun plaisir, à me trouver au mess, devant mes camarades, en état de défense et de lucidité, contrôlant chaque mot avant d’ouvrir la bouche, chaque pensée qui naît avant de lui donner asile, et je puis dire, chaque bouchée de nourriture avant de m’accorder licence de manger. Je ne suis plus un animal, je suis un homme. — Combien de temps durera cet état parfait ? Pendant combien de temps me méfierai-je d’un regard jeté à la rue… de l’adultère d’une seconde, que l’Évangile nous défend de commettre, même dans notre cœur ? Heures privilégiées du néophyte, à qui sa rénovation toute fraîche prête les forces d’un martyr et l’illusion d’une victoire sans mélange !… Dût-il connaître des rechutes, le jour marqué du caillou blanc durera éternellement dans sa mémoire ; c’est de là que repart sa vie ; il pourra s’en prendre à lui-même de tout ce qui la ternira dans l’avenir.
Je ne cacherai pas les ombres du tableau : ma joie les dissipa si vite, qu’elles ne réussirent qu’à mettre en valeur les clartés ; mais j’eus là de tristes moments… Après ma nuit d’effusion, je partis dès l’avant-matin, dans l’aurore artificielle des éclairs de barrage du front anglais. Je marchais sans penser à rien, comme engourdi d’indifférence. Au lieu d’une maison de silence et de paix, je trouvai une église trop habitée où, sans se régler l’un sur l’autre, chacun à sa petite table, plusieurs prêtres brancardiers disaient leur messe en même temps. Je ne parvenais pas, dans ces chuchotements, à fixer mon esprit distrait, à humecter de pleurs ma sécheresse désolée, à me donner vraiment, de cœur. Je dus, à froid, arracher à ma volonté un consentement difficile : toute grâce se retirait au moment d’approcher de Dieu. Je croyais sans plaisir, j’acceptais sans reconnaissance… Ce fut une communion décevante, réduite au fait matériel. Le père G… m’avait pourtant bien mis en garde ; je ne l’avais pas écouté.
Quelle torture de se dire : « Dieu est descendu dans mon cœur », et de n’y sentir que mélancolie ! Il faut prier, prier. Dieu est là, mais Il dort ; tâchons de l’éveiller au chant de nos prières ! Le merveilleux apaisement qui descendit sur moi à la tombée du jour, tandis que je lisais les Méditations sur l’Eucharistie dans le petit volume de tranchées destiné à mon saint ami, m’avisa doucement de la présence intérieure ; et à minuit, l’heure de Sa naissance humaine, Dieu célébrait sa fête en moi et me parlait.
A défaut de l’église, réservée aux fidèles de la paroisse, nous disposions d’un énorme hangar qui servait d’ordinaire à des représentations théâtrales. Vous voyez ce que c’est : des murs nus, des chaises, des bancs, au fond quelques gradins et en face un plancher de scène, entre deux portants de toile décorés par un amateur. Un escabeau de quelques marches descendait jusque dans la salle. Au centre, sur la scène, on avait dressé un petit autel ; il se détachait pur et blanc sur une panoplie de drapeaux neufs, où chantaient toutes les couleurs de l’Entente. Du lierre noir accroché aux murailles ajoutait au charme étrange et rustique de notre temple improvisé… Une église ? non, une crèche. Sur la modeste scène, pour un moment sacrée, va se jouer le vrai mystère de la Naissance de Jésus. Au premier rang, le général de corps d’armée ; le nommerai-je ? aujourd’hui général d’armée, une victoire éclatante et soudaine vient précisément d’illustrer son nom. Avec lui, son état-major. Derrière lui, les officiers en très grand nombre et la foule pressée de nos soldats, artilleurs, fantassins, jeunes et vieilles classes. Chacun n’avait à soi qu’un petit coin ; mais plus serrés, on se sentait plus fraternels et le fluide souverain circulait mieux de l’un à l’autre.
La voix du prophète l’annonce : « Laetantur caeli, et exsultet terra ante faciem Domini : quoniam venit ! » « Que les cieux se réjouissent et que la terre exulte devant la face du Seigneur : car il vient ! » Il vient, il naît ! O nouvelle naissance de mon âme ! actions de grâces confondues pour le bienfait commun et pour le bienfait personnel, pour le bienfait permanent de vingt siècles et pour le bienfait de ce jour ! L’aumônier, dans un prêche ardent, élargit encore le champ de ma joie. C’est à Noël, dans la basilique primitive de Reims, à l’endroit même où Dieu, hélas ! n’a plus de toit pour s’abriter, que Clovis, père de la France, courba la tête devant saint Rémi et reçut le très saint Baptême. C’est à Noël que fut scellé le pacte entre Dieu et notre pays. France née avec Dieu, France née en Dieu, ô prodige ! c’est ta grande misère qui m’a mené où me voici ; et aujourd’hui je puis confondre les deux amours et les deux causes et, en servant Dieu, te servir. — Seigneur, que tout renaisse ensemble ! Voici l’Enfant, voici le gage, il va naître en chair sur l’autel. Ce n’est pas un symbole, un mythe : la poignante réalité. Il naît en chair et nos péchés l’immolent pour en faire notre aliment. Ah ! que m’importe ce qu’on chante, ce « Minuit, chrétiens ! » pauvre et théâtral, qui prend du reste un accent populaire à force d’être ressassé ! Quand il fait pleurer tout ce peuple, pourquoi ne pleurerai-je pas ? — Voici maintenant les bergers : ils dansent au son de la vielle. « Il est né le Divin Enfant ! » dit le cantique agreste en entraînant toutes les voix. Communion des cœurs. L’aumônier descend de l’estrade et, entrant dans la foule respectueuse, il distribue de bouche en bouche l’indivisible Agneau : au général, aux officiers, aux hommes, tous confondus et tous égaux en Dieu ; et tous, faute de place pour se mettre à genoux, Le reçoivent debout, les bras croisés, la tête haute. Scène admirable de simplicité, de dignité et d’allégresse. Tous mes doutes s’envolent et dans cette joie unanime, ma communion de l’aube reçoit sa consécration.
Ainsi Noël moissonne ce qu’avait semé Pâques et mon saint martyr n’est pas mort en vain. Ce qui m’avait été promis, et sans conditions, je le possède enfin, et sans mérite. C’est trop peu en retour de m’être donné au Seigneur. O vous qui Le verrez demain, vous que j’ai le droit d’appeler mes frères, ayant un même Père au ciel, soldats français du Christ, entonnez avec moi le chant de louanges : « Cantate Domino canticum novum quia mirabilia fecit. »
ÉPILOGUE
L’impératif du sentiment. Louange et justification de l’Église. « Aimer et croire », pour comprendre. Quand vient le temps de la raison. Le cœur et l’esprit satisfaits. Condamnation du plaisir. Réforme et unification de la vie. Servir. Notre faiblesse. Pourquoi j’ai écrit ce récit. « Rendre témoignage ». Ce que peut l’exemple d’un saint. Aux indécis, aux incrédules. Leçon de sympathie humaine. Gloire à Dieu.