Deux ans ont passé et la guerre dure. Je l’ai vue de plus près et dans son paroxysme sur l’Aisne et sous Verdun ; j’ai perdu de bons camarades ; la mort n’a pas cessé d’être présente et de poser le grand problème qui veut aussitôt être résolu. Rien n’a pu altérer les dispositions de mon âme. Elle est certitude et fidélité.

Que l’on donne à mon aventure morale le nom divin de miracle ou humain de crise, le fait indéniable est qu’elle m’a conduit à la possession d’un absolu. Ceux qui se targuent d’obéir à la raison peuvent railler ma soumission sans défense à un impératif d’ordre sentimental : soit qu’au premier jour j’eusse reconnu la sainteté d’un homme et l’évidence d’un miracle ; soit que le malheur et l’espoir de France, à la veille d’un grand combat, eussent arrachés à mes lèvres les mots oubliés du Pater ; soit enfin, qu’un appel secret m’eût jeté dans l’instant aux pieds de notre Sainte-Église et m’eût soumis âme et corps à sa loi. Je n’avais pas le choix. Lorsque le sentiment commande, toute la logique du monde tombe en poussière et s’éparpille au vent. Béni ce sentiment et béni le héros qui l’a suscité dans mon âme ! béni Celui qui a mis ce héros sur mon chemin ! — Dieu réclamait de moi obéissance ; Il ne se lassait pas de mes lenteurs ; Il ne cessait de me fournir l’occasion de lui obéir avec joie ; quand retombait ma ferveur épuisée, aux moments de pire détresse, Il me gardait du démon raisonneur… D’abord aimer, et d’abord croire, et le reste viendra tout seul. Le reste en effet est venu.

Toute usée qu’elle soit, une comparaison s’impose.

Lorsque vous visitez pour la première fois une de nos grandes cathédrales, Notre-Dame de Chartres, d’Amiens ou de Paris, subjugué par sa masse, par la carrure et le jet de ses tours, la richesse de ses portails, l’éblouissement de ses roses, par l’élan des voûtes aiguës sur les piliers minces et forts, avant de chercher les raisons qui font qu’elle se tient, qu’elle est belle et hardie, vous l’acceptez d’emblée, dans toute l’étendue et dans tout le détail du dessein caché de son constructeur. Il sera toujours temps ensuite, d’étudier et de vérifier les lois de l’équilibre et de la symbolique qui ont dicté le plan, les proportions des parties, le choix et la variété des ornements ; soyez-en sûr, tout se justifiera ; et votre sentiment déjà vous garantit que la raison aura son compte. Il en est ainsi de l’Église, mais d’abord il faut y entrer. L’Ancien Testament la soutient et le Nouveau Testament la couronne. Est-ce tout ? Non. Les cent chapelles adventices qui se groupent autour du chœur et de la nef, vous surprendront d’abord, si vous faites la faute de les détacher du total ; les contreforts extérieurs, qui s’appuient dans le monde et ne s’en cachent point, vous sembleront fâcheux ou inutiles, si vous perdez de vue la poussée de la voûte et la hauteur vertigineuse du vaisseau. Le Christ n’a pas édifié pour quelques-uns de petits temples de fortune dispersés sur la terre et destinés à périr avec eux. Il a bâti pour tous les hommes, réservant à chacun sa place et d’abord aux pauvres d’esprit, les plus nombreux, ceux qui n’ont que leur cœur pour le comprendre, que leur habitude pour le servir. Les hauts sommets de la théologie seront pour vous, les humbles pratiques pour eux — et vous n’avez qu’à gagner vous-même à les suivre. Croyez bien qu’il n’est pas un dogme, le plus loin de vos façons de penser, le plus nouvellement promulgué par l’Église, pas un petit culte particulier[31] qui n’ait sa raison suffisante, inscrite dans la loi première et qui n’en puisse être déduit. Non seulement le miracle nous les impose, mais la seule logique humaine, si elle veut bien tenir compte des réalités de l’histoire, des besoins de l’homme à travers les siècles, que tous la foi doit contenter. Comme la foi, d’un âge à l’autre, ajoute à une cathédrale, d’un âge à l’autre elle ajoute à la religion, sans la moindre altération de la Doctrine. L’Église est pour les saints, pour les clercs et pour les laïcs, pour les mondains et pour les pauvres, pour les pécheurs et pour les justes, pour les anciens et les modernes, pour les vivants et pour les morts. Si vous ne rejetez aucun d’entre vos frères, vous devrez souscrire sans réticence, sous peine de leur faire tort, à tout ce qu’elle aura prescrit.

[31] le dogme de l’Immaculée Conception et le culte du sacré-Cœur.

Soumettez-vous d’abord ; tâchez que ce soit dans la joie : vous aurez tôt fait de comprendre après. C’est la conclusion de mon histoire. Si je l’ai arrêtée à mon acte de foi, c’est que j’avais tout dit de l’évolution mystérieuse de mon âme, épuisé le surnaturel. Le jour où je m’écrie : « Je crois ! » où je le prouve, ma raison a trouvé son guide, ses limites, un terrain ferme où prendre appui ; alors elle redevient libre d’elle-même et son labeur commence : ce fut l’effort volontaire de ces deux ans.

J’ai fréquenté les Saints et les Apologistes, les apôtres et les Mystiques, mon saint fut saint François, mon docteur Bossuet ; j’ai appris d’eux ce qu’était l’Église romaine. Je ne suis pas au bout de l’émerveillement. Je ne m’en cache pas, il y eut des heurts et des froissements, des hésitations, des répugnances. Quand un point de doctrine me rebutait, je ne m’entêtais point longtemps ; je fermais les yeux et je passais outre. Lorsque j’y revenais, muni de documents plus sûrs, le point délicat se trouvait toujours, divinement, humainement, logiquement justifié.

C’est que depuis vingt siècles, tandis que les philosophies s’élèvent, se succèdent, se contredisent et finissent toutes par s’écrouler, la parole du Christ se transmet comme un héritage, des Apôtres aux Pères, des Pères aux Docteurs, sous le contrôle saint du successeur de Pierre. C’est que l’Église catholique n’avance rien qui n’ait été étudié — discuté, éprouvé, pesé — par la sagesse de vingt siècles fidèles. L’acte de foi posé, planté, pareil au rocher de Moïse, toute la doctrine en ruisselle comme une eau transparente et salutaire à tous. Celui qui en boira ne trouvera plus de ténèbres, non seulement en Dieu, mais non plus en lui-même, et ni dans le destin de l’homme, et ni dans l’histoire des peuples, et ni dans l’immense création. Je le dis comme je le sais, aucun ouvrage né de l’homme n’est capable de procurer aussi parfaite, aussi complète satisfaction de l’esprit.

O prière ! ô sagesse ! Notre être sentant et pensant trouve une double plénitude dans l’amour et la connaissance. Pour protester, il n’y a plus que nos plaisirs. C’est l’achoppement véritable. Quelle épreuve, Seigneur, et qui se vantera de n’être plus jamais esclave de son corps ! Du moins ses ruses sont-elles éventées, et quand ce sera lui qui parle, il ne nous fera plus croire que c’est l’esprit. Mais, les sens condamnés, le temple du paradoxe s’effondre ; tout est à reconstruire. Voici l’autre labeur de l’homme qui se donne à Dieu.

Il devra tout remettre en question, passer impitoyablement au crible son humeur, ses opinions, sa conduite quotidienne (dans la famille, dans la cité, dans l’univers) sa vanité d’auteur et son idéal de poète. A peine essaiera-t-il de sauver, s’il en a le droit, ce qui dans son passé garde comme un air de noblesse et qu’il aimait d’un amour pur. Il n’admet plus d’exception, de fissure, d’incohérence et toutes les démarches de sa vie rayonneront d’un point central, qui est le Vrai. Je sais trop, quant à moi, quelles contradictions intimes comportait l’« unité » factice de mon mysticisme de la Beauté. Le membre que le nouveau cœur ne saurait décemment nourrir, retranchons-le du corps. En art, en politique, notre dilettantisme plus ou moins avoué a fait son temps[32].