[32] L’étude des devoirs du citoyen chrétien et la révision de nos buts esthétiques feront l’objet de deux petits traités, compléments indispensables de ce récit ; ce seront les deux volets du triptyque.
Un tel homme n’est plus le caillou sur la pente, qui amasse en roulant de belle neige qui fondra, mais la fixe pierre de l’édifice, solidaire de toutes les autres, coupable envers toutes les autres si elle vient à leur manquer. Il ne vit plus sur la terre pour son plaisir, ni pour le plaisir de ses frères — et c’est trop peu de leur laisser une chanson — mais pour des fins utiles, utilitaires, pour son salut et pour le leur, en cette vie d’abord, à plus forte raison dans l’autre. Servir. Par la prière et par les actes. Telle est la loi de Dieu. Et c’est desservir que pécher.
« Que voulez-vous de moi, Seigneur ? demande le chrétien fidèle, comment vous servirai-je et comment mon prochain ? Dans le cloître ou bien dans le monde ? En cachant mon exemple aux hommes ou en le portant parmi eux ? » Mais il n’insiste pas toujours pour obtenir une réponse. Il laissera passer, peut-être, en feignant de ne pas entendre, l’instant furtif où Dieu songeait à faire de lui un grand saint. Il ne veut pas donner assez : la terre est belle… « Une autre fois, Seigneur, patientez encore ! Je suis si bien où je me trouve, dans cette foi solide, dans cet amour égal, oh ! j’en conviens, parfois volage, mais non jusqu’à se démentir, — dans le cadre définitif de mes devoirs, de mes pratiques et des certitudes que je Vous dois ! » — En vérité, si nous n’avions parfois la crainte d’avoir sciemment résisté aux inspirations de Dieu, nous serions trop heureux dans Son Église. Pauvres de nous, nous Le servons au jour le jour.
Je me suis consulté, j’ai consulté des prêtres et j’ai connu qu’un de mes plus pressants devoirs était de communiquer à mes frères le secret des grandes merveilles que la grâce de Dieu venait d’opérer dans mon cœur. Je me sentais d’abord honteux d’avoir à tant parler de moi. Mais l’humilité véritable était de faire front au reproche d’orgueil qu’on ne pourrait manquer de m’adresser, de l’autre bord. Vraiment, j’avais trop reçu du Seigneur ; quoi qu’il advînt, je devais « rendre témoignage ».
C’est fait. L’individu s’efface ; le chrétien rentre dans le rang. S’il a inquiété la paix des incrédules, réconforté les faibles et les hésitants, en leur montrant, sans même parler de miracle, ce que peut sur nous l’exemple d’un saint, sous le règne ardent de la guerre, de la souffrance et de la mort… — il a déjà sa récompense.
Il leur dit : « Hâtez-vous ! profitez du désastre et du sacrifice ! Si vous songez de toute l’âme au jour dernier de nos soldats, vous serez plus près d’eux et plus près, avec eux, de croire. Car vous n’admettrez pas longtemps, si peu que vous leur portiez de tendresse, qu’ils soient déçus dans l’espoir éternel. » Vertu sublime de l’exemple : il faut les voir prier, il faut les voir mourir. — C’est la seule leçon que je tienne à tirer d’une histoire toute personnelle, où ne fut pour rien ma personne… « Non nobis Domine, non nobis. » La gloire en soit à Vous, mon Dieu, et à Vous seul !
Écrit devant Verdun et en Lorraine,
de juillet à décembre 1917.
TABLE DES MATIÈRES
Pages | |
| Avertissement | |
| Appel et Dédicace | |
CHAPITRE I | |
| Première éducation religieuse. La prière, la messe, les processions. Aulycée : ma première communion. Comment je reniai ma foi. Sur les lacunesde l’instruction religieuse donnée alors aux jeunes gens. Je vis sans Dieu. | |
CHAPITRE II | |
| Dialogue entre un chrétien et un artiste. Comment l’art me tient lieude tout et premièrement de principes. La gratuité de l’art. Nietzschéisme,dreyfusisme, patriotisme ; spiritualisme malgré tout. L’épreuve de Florence.Angelico et l’élan de ma joie vers Dieu. Mort de ma mère. J’apprends ladouleur. Mon blasphème. Voici la guerre. | |
CHAPITRE III | |
| Dans une ambulance du Nord. La menace de Charleroi. Premiercontact avec la guerre : une nuit d’alerte. Comment je me tiendrais enface de la mort. A Paris au temps de la Marne. La procession des reliquesde sainte Geneviève. Je vais au front. | |
CHAPITRE IV | |
| Mes raisons de partir. A Nieuport-Bains, dans un groupe d’artillerie.Les joies du mess. Les risques. La mer, la dune, les obus. Le plus beau desmois de janvier. Prière supposée du panthéiste. | |
CHAPITRE V | |
| L’ami de mon ami : Lieutenant de vaisseau Dupouey. Une offensive envue. Les fusiliers-marins sont là. 28 janvier, attaque de la Grande Dune.Dans un grenier observatoire : le paysage, le concert. Apparition deDupouey. Son portrait, ses mots. Notre promenade. Ses « Jean le Gouin ».L’assaut. | |
CHAPITRE VI | |
| Notre déception. Nos morts. La journée de Coxyde-Plage. Dupouey meparle de l’attaque. Son fils. Ses « Jean le Gouin » dans la villa. Un motsublime du lieutenant Illiou. Prestige de Dupouey ; son mystère. Deuxhommes tués dans notre cour. « Voici l’homme ». Nous quittons Nieuport-Bainspour Wulpen et pour Ramscapelle. Au jour le jour ; la messechez les Belges. Notre troisième et dernière rencontre. Histoire d’unepatrouille. A Furnes. Le goût immodéré de Dupouey pour les ruines.Nous nous quittons. | |
CHAPITRE VII | |
| Incidents quotidiens. Vendredi saint : j’entre à l’église. Une messeaux batteries le Samedi saint. On m’annonce la mort d’un officier demarine. Quinze jours après, la nouvelle : c’était Dupouey. Exaltation immodéréede ma douleur. Au cimetière de Coxyde-Ville. Ma visite aux marins.Le milieu. De quoi il est mort. Révélations de l’aumônier : c’était un saint.De quelle ardeur il voulait fêter Pâques. Il l’a fêté au ciel. Mon transport. | |
CHAPITRE VIII | |
| Retour sur l’événement. Analyse rétrospective de mes pensées : logiquedu cœur. La sainteté existe ; j’accepte le miracle : Un fait d’amour. Antinomie.L’homme ancien et l’homme nouveau. Deux anecdotes. | |
CHAPITRE IX | |
| L’affaire des gaz à Langemarck (avril). Notre angoisse. Présence obsédantedu saint. Le côté « esthétique » de l’aventure. Nouvelle figure deDupouey. Le « conte bleu » de notre rencontre. Je crois pour lui, sanscroire encore pour moi. J’écris Adieu. Nouvelle attitude devant la mort.L’intercesseur. J’écris Recours. | |
CHAPITRE X | |
| Une lettre de la villa Clémence. Je réponds. Textes sacrés de l’imagemortuaire. Le printemps dans les ruines de Ramscapelle. Contre-coup del’offensive d’Artois (9 mai). Attaque de W, de l’Union, des fermesTerstyl et Violette. Seconde lettre : « Pierre prie pour moi. » Grand bouillonnementde l’été. Anniversaire de mon deuil (13 juillet). « Le don de soisuffit. » Seconde lettre de réponse. Mon paradis. Adieu aux Flandres (août).La grande patience de Dieu. | |
CHAPITRE XI | |
| Rentrée en France. L’église de Diéval. « Au pays noir. » Danger du« goût sensible ». La guerre sans beauté : Nœux-les-Mines et Bully-Grenay.L’animalité se déchaîne. Le front d’Artois vu du haut d’un « crassier ».Les petits chasseurs de Lorette. Nos grands espoirs. A l’observatoire desvieux corons. Tête-à-tête avec Dupouey. L’image de sainte Anne d’Auray.A la grand’messe : une leçon d’irrespect humain. Bouffées mystiques. Celatraîne. | |
CHAPITRE XII | |
| Grande offensive de septembre. Le plan. Nos alliés anglais. Nos « chasseurs ».Un bel automne. La préparation de l’attaque. Soir de vigile : desrégiments anglais défilent dans l’ombre. Notre ami le sous-officier et safiancée écossaise. Devant la mort et devant la victoire. Mon Pater. Lajournée du 25 septembre et les nouvelles de Champagne. Les soubresautsde l’offensive. Funérailles d’un officier. La déception. | |
CHAPITRE XIII | |
| 1er octobre. Nous changeons de place. Les corons de la fosse 10. Monlogis et mes hôtes. Mon cœur en progrès, mon esprit rebelle. Premiercontact avec le cahier noir. Procès de l’individualisme. Mon individuqui « fait tête ». Je veux la foi sans les principes. Aimons, prions, ne pensonspas. Chez les chasseurs à pied. Un prêche qui m’incommode. Jevis par le cœur dans la guerre. Retour au cahier noir. Je m’apprivoise.Troisième lettre à Mme D… Faire maison nette. Les concessions de monesprit. | |
CHAPITRE XIV | |
| Effusions. Le lieutenant D… perd son jeune frère. Le chapelet et l’adorationà l’église de Sains. Réponse du frère Matteo. Je lis Pascal. Pèlerinageà Notre-Dame-de-Lorette. Les tombes militaires. Je fais ma prière àgenoux. L’invite à la communion : je la repousse. Ma petite chapelle. LaToussaint et le jour des Morts. | |
CHAPITRE XV | |
| Je lis le Nouveau Testament. Catholicisme et protestantisme. Le péchéselon Michel-Ange. Figure de Notre Seigneur. Sa passion et la nôtre.Les prêches du père G… Quatrième lettre de Mme D… : l’amour despauvres chez Dupouey. Novembre à la fosse 10. En permission. Motd’André G… La messe du dernier dimanche de l’Avent. « Je communieraià Noël. » | |
CHAPITRE XVI | |
| « Dieu le veut ». Chez le père G… Déception. Sagesse du saint homme.Je prépare ma confession. Le père G… éteint encore ma flamme. Je m’accuse.L’allègement. Bonheur de l’âme pure : le contrôle de soi. Ombres autableau. Ma communion sans amour. Apaisement du soir. A la messe militairede minuit : la salle, les fidèles, le baptême du roi Clovis, la communionévangélique. Je sens Dieu. | |
ÉPILOGUE | |
| L’impératif du sentiment. Louange et justification de l’Église. « Aimer etcroire » pour comprendre. Quand vient le temps de la raison. Le cœur etl’esprit satisfaits. Condamnation du plaisir. Réforme et unification de la vie.Servir. Notre faiblesse. Pourquoi j’ai écrit ce récit. « Rendre témoignage ».Ce que peut l’exemple d’un saint. Aux indécis, aux incrédules. Leçonde sympathie humaine. Gloire à Dieu. | |
| Table des matières | |