On a suivi ce système tortionnaire contre les esclaves, jusqu'au point de s'opposer à ce qu'ils développent, en aucune manière, leur intelligence. Un réglement de la Virginie défend de leur enseigner à lire; à l'un de ces hommes il en a coûté la vie pour l'avoir su. Il vouloit que les Africains entrassent en partage des bienfaits que promettoit la liberté américaine, et il étayoit sa réclamation du premier des articles de la Déclaration des droits, l'argument étoit sans réplique. En pareil cas, dans l'impossibilité de réfuter, l'inquisition incarcère les gens qu'autrefois elle eût fait brûler. Toutes les tyrannies ont des traits de ressemblance. Le Nègre fut pendu. Certes il avoit raison ce bon Thomas Day, quand, dédiant à J. J. Rousseau la troisième édition de son Nègre mourant, il reprochoit aux Américains du sud de préconiser la liberté, tandis que sans remords ils pactisoient avec leur conscience pour conserver l'esclavage. On ne pouvoit le prendre comme le Nègre, on ne pouvoit le réfuter; on se borna à déclamer, en disant qu'il avoit écrit une philippique[121].
Note 121:[ (retour) ] V. The Dying negro dans le port-folio, in-4°, de 1804, t. IV, n°25 p. 194.
Dans le gouvernement de ce bas monde, la force ne devroit intervenir que lorsque la raison l'invoque; malheureusement celle-ci est presque toujours réduite à se taire devant la puissance: «N'est-il pas honteux de parler en philosophe, et d'agir en despote; de faire de beaux discours sur la liberté, et d'y joindre pour commentaire une oppression actuelle... Un axiome politique est que le système législatif doit être en harmonie avec les principe du gouvernement. Cette harmonie a-t-elle lieu dans une constitution réputée libre, si l'on autorise la servitude»? Ainsi s'exprimoit, en 1789, à l'assemblée représentative du Maryland, William Pinkeney, dans un discours où la profondeur du raisonnement est parée des richesses de l'érudition et des grâces du style, et qui honore également son esprit et son coeur[122].
Note 122:[ (retour) ] V. The American Museum, or annual register for the year 1798, in-8°, Philadelphie 1798, p. 79 et suiv.
L'usage des bourreaux fut toujours de calomnier les victimes; les marchands négriers et les planteurs ont nié ou atténué le récit des faits dont on les accuse. Ils ont même voulu faire parade d'humanité, en soutenant que tous les esclaves tirés d'Afrique étoient des prisonniers de guerre ou des criminels qui, destinés au supplice, devoient se féliciter d'avoir la vie sauve, et d'aller cultiver le sol des Antilles. Démentis par une foule de témoins oculaires, ils l'ont été de nouveau par ce bon John Newton, qui a résidé longtemps en Afrique, il ajoute: «Le respectable auteur du Spectacle de la nature (Pluche), a été induit en erreur en assurant que les pères vendent leurs enfans, et les enfans leurs pères; jamais je n'ai ouï dire en Afrique que cela eût lieu[123]». Quand des milliers de témoignages ont prouvé jusqu'à l'évidence la réalité des tourmens exercé sur les esclaves, et la barbarie des maîtres, ceux-ci ont nié que le Nègre fût susceptible de moralité et d'intelligence; dans l'échelle des êtres, ils l'ont placé entre l'homme et la brute.
Note 123:[ (retour) ] V. Thoughts, etc., p. 31
Dans cette hypothèse, on demanderoit encore si l'homme n'a que des droits à exercer, et pas de devoirs à remplir envers les animaux qu'il associe à son travail; s'il ne blesse pas la religion et la morale en excédant de fatigue ces quadrupèdes malheureux, dont la vue n'est qu'un supplice prolongé. Des maximes touchantes à cet égard sont consignées dans les livres sacrés que révèlent également les Juifs et les Chrétiens[124]. Un oiseau poursuivi par un épervier, se réfugie dans le sein d'un homme qui le tue; l'aréopage le condamne à mort, cette peine était sans doute exagérée, mais il viendra sans doute le moment où une police justement sévère, punira ces féroces charretiers, qui tous les jours, à Paris surtout, excédant de fatigues et de coups, le plus utile des animaux domestiques, le cheval, que Buffon appelle la plus belle conquête de l'homme, accoutument le peuple à être insensible et cruel. Je me rappelle avec plaisir d'avoir lu, au marché de Smith-Field, à Londres, le réglement qui décerne des amendes contre quiconque maltraiteroit inutilement des animaux.
Note 124:[ (retour) ] V. Deutéronome XXVI, 6. Iere Timith. V., 58, non alligabis etc.
Cette discussion se rattache à mon sujet; car, si les principes de moralité s'étendent même aux rapports de l'homme avec les brutes, les Nègres, disent-ils dépourvus d'intelligence, auroient encore des réclamations à exercer; mais si les recherches les plus approfondies sur l'organisation humaine prouvent que, malgré les différences de couleur, jaune, cuivrée, noire et blanche, elle est une; si des vertus et des talens prouvent invinciblement que les Nègres, susceptibles de toutes les combinaisons de l'intelligence et de la morale, constituent, sous une peau différent, une espèce identique à la nôtre, combien paraîtront plus coupables que ces Européens qui, foulant aux pieds les lumières, les sentimens répandus par le christianisme, et à sa suite, par la civilisation, s'acharnent sur les cadavres des malheureux Nègres dont ils sucent le sang pour en extraire de l'or!
Vingt ans d'expérience m'ont appris ce qu'opposent les marchands de chair humaine: à les entendre, il faut avoir vécu dans les colonies pour avoir droit d'opiner sur la légitimité de l'esclavage, comme si les principes immuables de la liberté et de la morale varioient suivant les degrés de latitude; et quand on leur oppose l'accablante autorité d'hommes qui ont habité ces climats et même fait la traite, ils les démentent ou les calomnient. Ils auroient fini par dénigrer ce Page qui, après avoir été l'un des plus forcenés défenseurs de l'esclavage, chante la palinodie, et s'abandonne à des aveux si étranges, dans un ouvrage sur la restauration de Saint-Domingue, où il prend pour base la liberté des Noirs[125]. Les planteurs s'obstinent à soutenir que dans les colonies, qui sont des pays agricoles, le premier des arts doit être flétri par la servitude, sous prétexte que ce travail excède les forces de l'Européen, quoiqu'on leur allègue le fait irréfragable de la colonie d'Allemands, établie par d'Estaing, en 1764, à la Bombarde, près du Mole Saint-Nicolas, dont les descendans voyoient autour de leurs habitations des cultures prospères croître sous des mains libres. Ignore-t-on que les premiers défrichements du sol colonial ont été faits par des Blancs, surtout par les manouvriers qu'on appeloit les engagés de trente-six mois! Niera-t-on que dans nos verreries et nos fonderies, on supporte une chaleur plus forte que celle des Antilles? Fût-il vrai que ces contrées ne puissent fleurir sans le secours des Nègres, il faudroit en tirer une conclusion très-différent de celles des colons; mais sans cesse ils appellent le passé à la justification du présent, comme si des abus invétérés étoient devenus légitimes. Parle-t-on de justice? ils répondent en parlant de sucre, d'indigo, de balance du commerce. Raisonne-t-on? ils disent qu'on déclame; redoutant la discussion, ils resassent tous les paralogismes, tous les lieux communs si rebattus et si souvent réfutés, par lesquels on voudroient étayer une mauvaise cause? Fait-on appel aux coeurs sensibles? ils ricanent. Ils ramènent nos regards sur les pauvres qui assiégent les États d'Europe, pour nous empêcher de les porter sur les malheureux que l'avarice persécute dans les autres parties du globe, comme si le devoir de donner aux uns emportoit l'interdiction de réclamer pour les autres. Quelle idée se dont donc les planteurs de l'étendue des obligations morales? Ils prétendent que nous négligeons l'amour des hommes par amour pour le genre humain: parce que nous ne pouvons soulager ceux qui nous entourent, que dans une mesure disproportionnée à leur nombre et à leurs besoins, on nous traduit comme coupables, lorsque nous élevons la voix en faveur de ceux qui, sous une peau de couleur différente, gémissent dans des contrées lointaines? Tel est l'auteur B.D. du Voyage à la Louiziane[126]. Tant qu'il y aura un être souffrant en Europe, ces Messieurs nous défendre de plaindre ceux qu'on tourment en Afrique et en Amérique; ils s'indignent de ce qu'on trouble la jouissance des tigres dévorant leur proie; ils ont même tenté d'avilir la qualité de philantrope, ou ami des hommes, dont s'honore quiconque n'a pas abjuré l'affection pour ses semblables; ils ont créé les épithètes de négrophiles et blancophages, dans l'espérance qu'elles imprimeroient une flétrissure; ils ont supposé que tous les amis des Noirs étoient les ennemis des Blancs et de la France, que tous ils étoient soudoyés par l'Angleterre. L'auteur de cet ouvrage, accusé jadis d'avoir reçu 1,500,000 liv. pour écrire en faveur des Juifs, devoit avoir reçu 3,000,000 pour s'être constitué l'avocat des Nègres. Ne demandez pas si nos antagonistes n'ont pas encore employé d'autres armes que le sarcasme et la calomnie. Une souscription ouverte, dit-on, autrefois à Nantes, pour faire assassiner un philantrope qu'on avait pendu en effigie au cap Français et à Jérémie, donne la mesure de ce que l'on peut gagner quand on plaide la cause de la justice et de l'infortune. Frapaolo-Sarpi disoit avec raison que si la peste avoit des bénéfices et des pensions à donner, elle trouveroit des apologistes, au lieu qu'en défendant les opprimés et les pauvres, comme il faut lutter contre la puissance, la richesse et la perversité, on ne peut se promettre que des impostures, des injures et des persécutions.