A la Grenade, il avoit vu déchirer des Nègres à coups de fouet, pour avoir été le dimanche à l'église au lieu d'aller au travail. Il avoit vu casser les dents à d'autres, pour avoir sucé quelques cannes à sucre[307]. Dans une foule de traits, consignés sur les registres des cours de justice, il cite le suivant: Lorsque les capitaines Négriers manquent de provisions, ou que leur cargaison est trop forte, leur usage est de jeter à la mer ceux de leurs Nègres qui sont malades, ou dont la vente promet moins de profit.
Note 307:[ (retour) ] Ibid., p. 184.
En 1780, un capitaine négrier retenu par les vents contraires, sur les côtes américaines, et dans un état de détresse, choisit cent trente-deux de ses esclaves les plus malades, et les fit jeter à la mer, liés deux à deux afin qu'ils ne pussent échapper à la nage. Il espéroit que la compagnie d'assurance le dédommageroit; dans le procès qu'a occasionné ce crime, il disoit: «Les Nègres ne peuvent être considérés que comme des bêtes de somme, et pour alléger le vaisseau, il est permis de livrer aux flots les effets les moins précieux et les moins lucratifs.»
Quelques-uns de ces malheureux s'étoient échappés des mains de ceux qui les lioient, et s'étoient eux-mêmes précipités, l'un fut sauvé par les cordes que lui tendirent les matelots d'un autre vaisseau; le barbare assassin de ces innocens, eut l'audace de le réclamer comme sa propriété; les juges rejetèrent sa demande[308].
Note 308:[ (retour) ] Ibid., p. 134 et suiv.
La plupart des auteurs, qui avoient censuré le commerce de l'espèce humaine, avoient employé les seules armes de la raison; une voix s'éleva pour faire retentir le cri de la religion, pour prouver, par la Bible, que le vol, la vente, l'achat des hommes, leur détention dans l'esclavage, sont des forfaits dignes de mort; et cette voix était celle de Cugoano, qui publia en anglais ses Réflexions sur la traite et l'esclavage des Nègres, dont nous avons une traduction française.
Son ouvrage est peu méthodique; il y a des longueurs, parce que la douleur est verbeuse; l'homme profondément affecté, craint toujours de n'avoir pas assez dit, de n'être pas assez compris; on y trouve un talent sans culture, auquel une éducation soignée eût fait faire de grands progrès.
Après quelques observations sur les causes qui différencient les complexions et la couleur, telles que le climat, le caractère physique du pays, le régime diététique, il demande: «s'il est plus criminel d'être Noir ou Blanc, que de porter un habit blanc ou noir; si la couleur et la forme du corps sont un titre pour enchaîner des hommes dont les vices sont l'ouvrage des colons, et que le régime de la liberté, une éducation chrétienne conduiroient à tout ce qui est bon, utile et juste; mais puisque les colons ne voient qu'à travers les voiles de l'avarice et de la cupidité, tout esclave a le droit imprescriptible de se soustraire à leur tyrannie.
«Les Nègres n'ont jamais franchi les mers pour voler des Blancs; s'ils l'eussent fait, les nations européennes crieroient au brigandage, à l'assassinat; elles se plaignent des barbaresques, tandis qu'elles font pis à l'égard des Nègres; ainsi à qui doivent rester ces qualifications odieuses? Les factoreries européennes en Afrique, ne sont que des cavernes de bandits et de meurtriers; or, voler des hommes, leur ravir la liberté, c'est plus que prendre leurs biens. Dans cette Europe, qui se prétend civilisée, on enchaîne, ou l'on pend les voleurs, on envoie au supplice les assassins, et si les négriers et les colons ne subissent pas cette peine, c'est que les peuples et les gouvernemens sont leurs complices, puisque les loix encouragent la traite, et tolèrent l'esclavage. Aux crimes nationaux le ciel inflige quelquefois des punitions nationales: d'ailleurs, tôt ou tard l'injustice est fatale à ses auteurs». Cette idée qui se rattache aux grandes vues de la religion, est très-bien développée dans cet ouvrage; il prédit que le courroux du ciel frappera l'Angleterre qui, sur la traite annuelle de quatre-vingt mille esclaves pour les colonies, fait elle seule deux tiers de ce commerce.
En tout temps il y eut, dit-on, des esclaves; mais en tout temps il y eut aussi des scélérats; les mauvais exemples n'ont jamais légitimé les mauvaises actions. Cugoano établit la comparaison entre l'esclavage ancien et le moderne, et prouve que ce dernier, chez les chrétiens, est pire que chez les païens, pire surtout que chez les Hébreux qui n'enlevoient pas les hommes pour les asservir, ne les vendoient pas sans leur consentement, et ne mettoient pas à prix la tête des fugitifs. Le Deuteronome dit même formellement: «Tu ne livreras pas à son maître l'esclave fugitif qui a cherché un asile dans ta maison[309]». A l'expiration de la septième année qui étoit jubilaire, l'homme étoit rendu de droit à la liberté; en un mot, la servitude chez les Hébreux n'étoit qu'un vasselage temporaire.