Vers 1773, des attaques de goutte et la modicité de sa fortune, l'auroient replongé dans l'indigence, si la générosité de ses protecteurs et son économie ne lui avoient facilité les moyens de faire un commerce honnête. Par son industrie et celle de sa femme, il éleva sa nombreuse famille; l'estime générale fut le prix de ses vertus domestiques. Il mourut le 15 décembre 1780. Après sa mort, on donna au profit de sa famille, en 2 volumes in-8°, une belle édition de ses lettres, qui furent bien reçues. En 1783, elles furent réimprimées, avec la vie et le portrait de l'auteur, peint par Gainsboroug, et gravé par Bartolozzi[328]. On y a intercalé quelques articles qu'il avoit publiés dans les Journaux.
Note 328:[ (retour) ] Letters of the late Ignatius Sancho, an African, etc., to which are prefixed memoirs of his life, 2 vol. in-8°, London 1782.
Jefferson lui reproche de se livrer à son imagination, dont la marche excentrique est, dit-il, semblable à ces météores fugitifs qui sillonnent le firmament. Cependant il lui accorde un style facile, et des tournures heureuses, en avouant que ses écrits respirent les plus douces effusions du sentiment. Imlay déclare qu'il n'a pas eu occasion de les lire, mais que l'erreur de Jefferson, dans ses jugemens concernant les Nègres, rend suspect celui qu'il porte de Sancho[329].
Note 329:[ (retour) ] V. Imlay, p. 215.
Les lettres sont un genre de littérature qui n'est guère susceptible d'analyse, soit à raison de la variété des sujets qu'elles embrassent, soit par la liberté que se donne l'auteur d'en grouper plusieurs dans la même lettre, d'approfondir les uns lorsqu'à peine il effleure les autres, et souvent de s'élancer hors de son sujet, pour finir par des digressions. On lit Mad. de Sévigné; mais personne ne proposa jamais de l'analyser. Assurément on ne peut lui comparer l'auteur africain; mais dans le genre où s'est illustrée Mad. de Sévigné, après elle il est encore des places très-honorables. Le style épistolaire de Sancho approche de celui de Sterne, dont il a les beautés et les défauts, et avec lequel il étoit en relation. Le troisième volume des lettres de Sterne en contient une très-belle à Sancho, où il lui dit que les variétés de la nature dans l'espèce humaine ne rompent pas les liens de consanguinité; il exprime son indignation, de ce que certains hommes veulent ravaler une portion de leurs semblables au rang des brutes, afin de pouvoir impunément les traiter comme tels[330].
Note 330:[ (retour) ] V. Letters of the rev. Lawrence Sterne, to his intimate friend, etc., 3 vol. in-8°, London 1775.
Quelquefois Sancho descend au ton trivial; quelquefois s'élevant avec son sujet, il est poétique; mais en général il a la grâce et la légèreté du style épistolaire. Spirituellement badin, lorsqu'entre l'empire tyrannique de la mode à gauche, la santé et le bonheur à droite, il place un homme du monde irrésolu dans son choix.
Grave quand il expose les motifs de la providence, qui a donné au génie la pauvreté pour compagne; pompeux lorsqu'interrogeant la nature, elle lui montre partout les ouvrages et la main du Créateur.
«D'après le plan de la divinité, le commerce, dit-il, doit rendre communes à tout le globe les productions de chaque contrée, unir les nations par le sentiment des besoins réciproques, les liens de l'amitié fraternelle, et faciliter la diffusion générale des bienfaits de l'Evangile; mais ces pauvres Africains, que le ciel a gratifiés, d'un sol riche et luxuriant[331], sont la portion la plus malheureuse de l'humanité, par l'horrible trafic des esclaves; et ce sont des chrétiens qui le font».
Note 331:[ (retour) ] C'est le terme anglais qui dit plus que fertile; notre langue n'a pas d'équivalent.