On se rappelle la fin tragique du docteur Dodd, condamné à mort pour crime de faux, et dont toute la vie antérieure avoit été un modèle de sagesse. On regrette qu'il ait subi son supplice, quand on a lu la lettre dans laquelle Sancho développe les raisons qui militoient pour lui obtenir sa grâce.
On contesteroit quelques-unes des assertions morales de Sancho, si ses écrits n'offroient d'ailleurs des hommages multipliés à la vertu. Il la fait aimer en peignant les remords de la duchesse de K...., bourrelée par cette conscience qui est, dit-il, le grand chancelier de l'ame. «Agissez donc de manière à mériter toujours l'approbation de votre coeur..... Pour être vraiment brave, il faut être vraiment bon..... Nous avons la raison pour gouvernail, la religion pour ancre, l'espérance pour étoile polaire, la conscience pour moniteur fidèle....., et la perspective du bonheur pour récompense». Dans la même lettre, repoussant des souvenirs qui étoient pour sa vertu de nouveaux écueils, il s'écrie: «Pourquoi me rappeler ces matières combustibles, lorsque glissant rapidement sur la route des années j'approche du terme de ma carrière? N'ai-je pas la goutte, six enfans et une épouse? O raison, où es-tu? Vous voyez qu'il est bien plus facile de prêcher que d'agir; mais nous savons discerner le bien du mal, armons-nous contre le vice. Dans un camp, le général qui compare sa force et la position de son ennemi, place ses gardes avancées de manière à éviter les surprises. Faisons de même dans le cours ordinaire de la vie, et croyez-moi, mon ami, une victoire gagnée sur la passion, l'immoralité, l'orgueil, mérite plutôt des Te Deum, que celles qu'on remporte dans les champs de l'ambition et du carnage[332]».
Note 332:[ (retour) ] Passim, t. I, lettre 7.
J'invite le lecteur à ne pas se borner aux extraits qu'on vient de lire, ils ne peuvent faire connoître l'auteur que d'une manière imparfaite; plus est imposante et respectable l'autorité de Jefferson, plus il importe de combattre son jugement, beaucoup trop sévère, et de ne pas dérober à Sancho l'estime qui lui est due.
PHILLIS-WHEATLEY. Cette Négresse, volée en Afrique à l'âge de sept ou huit ans, fut transportée en Amérique, et vendue, en 1761, à John Wheatley, riche négociant de Boston; des moeurs aimables, une sensibilité exquise et des talens précoces la firent chérir dans cette famille à tel point qu'on la dispensa, non-seulement des travaux pénibles réservés aux esclaves, mais encore des soins du ménage. Passionnée pour la lecture, et spécialement pour celle de la Bible, elle apprit rapidement le latin. En 1772, à dix-neuf ans, Phillis Wheatley publia un petit volume de poésies qui renferme trente-neuf pièces; elles ont eu plusieurs éditions en Angleterre et aux États-Unis; et pour ôter tout prétexte à la malveillance de dire quelle n'en étoit que le prête-nom, l'authenticité en fut constatée à la tête de ses oeuvres, par une déclaration de son maître, du gouverneur, du lieutenant gouverneur, et de quinze autres personnes respectables de Boston, qui la connoissoient.
Son maître l'affranchit en 1775. Deux ans plus tard, elle épousa un homme de sa couleur, qui étoit aussi un phénomène par la supériorité de son entendement sur celui de beaucoup de Nègres; aussi ne fut-on pas étonné de voir son mari, marchand épicier, devenir avocat sous le nom du docteur Peter, et plaider devant les tribunaux les causes des Noirs. La réputation dont il jouissoit le conduisit à la fortune.
La sensible Phillis, qui avoit été élevée, suivant l'expression triviale, en enfant gâté, n'entendoit rien à gouverner un ménage, et son mari vouloit qu'elle s'en occupât; il commença par des reproches, auxquels succédèrent de mauvais traitemens, dont la continuité affligea tellement son épouse, qu'elle périt de chagrin en 1787. Peter, dont elle avoit eu un enfant, mort très-jeune, ne lui survécut que trois ans[333].
Note 333:[ (retour) ] Lettre de M. Giraud, consul de France à Boston, du 8 octobre 1805: il a connu le docteur Peter.
Jefferson, qui semble n'accorder qu'à regret des talens aux Nègres, même à Phillis Wheatley, prétend que les héros de la Dunciade sont des divinités comparativement à cette muse africaine[334]. Si l'on vouloit chicaner, on diroit qu'à une assertion, il suffit d'opposer une assertion contraire; on interjetteroit appel au jugement du public, qui s'est manifesté en accueillant d'une manière distinguée les poésies de Phillis Wheatley. Mais une réfutation plus directe, c'est d'en extraire quelques morceaux qui donneront une idée de ses talens.
Note 334:[ (retour) ] V. Notes on Virginia, etc.