Comment ne pas voir que cette terre est bénie entre toutes, qu'elle est et restera toujours la terre de l'humble fidélité et que c'est elle qui portera toujours la plus riche moisson?... J'admire toute cette grâce qui rayonne à travers la terre de France, j'admire qu'après tant d'efforts, après tant de persécutions, la petite lampe vacille encore au fond du temple et qu'elle suffise encore à éclairer le monde.
Une chose surtout l'avait fortifié parmi celles qu'il avait vues: la piété de nos prêtres:
Il faudra, écrit-il, il faudra que je dise, si Dieu m'en donne la force, que notre clergé est admirable, qu'il est pénétré des plus mâles vertus chrétiennes, qu'il est plus grand peut-être qu'il n'a jamais été. Au village comme à la ville, le presbytère est le seul endroit où se réfugie l'intelligence,—car je n'appelle pas de ce nom la pauvre intelligence dépravée des intellectuels,—le seul où il y ait vraiment de la vie, le seul où l'on soit assuré de trouver toujours non seulement des hommes de coeur, mais des hommes ayant la plus fine compréhension de toutes choses, le sens le plus droit, la raison la plus déliée. On dit qu'il n'y a plus de saints aujourd'hui. Ah! si l'Eglise le permettait, je dirais bien qu'il y en a et où ils sont.
Et ces réflexions, par une pente naturelle, le ramenaient à lui-même, à l'atroce destinée de celui qui appartenait à ce clergé admirable, et qui eût dû être le bon prêtre d'une paroisse française. Il se sentait à nouveau travaillé du désir de réparation qui grandissait en son coeur, et j'imagine que c'était là le sujet de ses entretiens à Cherbourg, avec un fidèle ami, cet abbé Bailleul [35] qu'il interrogeait sur son propre avenir. Aussi était-il disposé à écouter avec bienveillance celui qui voyant en lui des marques de vocation certaine, lui parla un jour du sacerdoce. Est-ce à dire que son âme cessait d'entendre l'appel de saint Dominique? Non point; mais la longueur des études théologiques l'effrayait, et surtout la peine que sa décision causerait à sa mère et l'obligation où il serait de vivre loin d'elle, car il l'aimait et l'admirait entre toutes. Enfin, il était pressé de dire la messe—toujours le même désir sublime de reprendre la place abandonnée. Et voici qu'on lui disait: «Votre devoir est avant tout le sacerdoce. Dieu vous veut, provisoirement du moins, parmi les prêtres séculiers.» Dans sa ferveur filiale, Ernest Psichari reçut ce conseil avec un débordement de joie: Oui, être un simple curé de campagne, comme son grand-père l'eût été, vivre dans quelque presbytère très simple de basse Bretagne, retourner fidèlement, minutieusement, sur les voies abandonnées et, d'abord, mettre les pas dans les pas, retrouver la vocation exacte, aller au séminaire...
C'est ainsi qu'au printemps de 1914, Ernest Psichari fit visite au supérieur du grand séminaire d'Issy. Le parc et la chapelle étaient intacts et tels que Renan les décrit en ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse. Il retrouva la froide charmille janséniste du dix-septième, les longues allées solitaires, et c'est avec une grande émotion qu'il vit ces endroits mêmes où son «malheureux grand-père» avait prié.
Quelques semaines plus tard, M. l'abbé Tanquerey, directeur au grand Séminaire, rencontra le R.P. Janvier et lui dit: «Nous avons reçu la visite du petit-fils de Renan... Il entrera chez vous.» Il semble bien, en effet, que ce pèlerinage à Issy n'ait fait que confirmer Ernest Psichari dans son dessein de se donner à saint Dominique. Toujours est-il que son frémissement intérieur ne s'était pas apaisé:
Ce qui me paraît vraiment insupportable, c'est de continuer cette existence d'oubli et de reniement qui est la mienne, écrivait-il alors [36]. Il faudra pourtant un jour que cela change, car Dieu ne se lassera-t-il pas à la fin de tout donner sans rien recevoir?
Le P. Clérissac, à qui Psichari faisait cet aveu, finit, après avoir longuement hésité, par acquérir la certitude que la vocation de ce jeune homme était bien dominicaine. Pour ne rien hâter cependant, il fut convenu qu'Ernest Psichari ne s'engagerait pas immédiatement et qu'il irait d'abord prendre ses grades en théologie à Rome, au Collège Angélique, et comme auditeur libre.
NON TOLLIT GOTHUS QUOD CUSTODIT CHRISTUS, SAINT AUGUSTIN
Mais Dieu, lui, savait déjà la mission qu'il destinait à son enfant et le sacrifice pour lequel, dans sa pitié pour la France, il réserverait ce soldat, fils de Dominique. Bientôt tous les voeux d'Ernest Psichari allaient être exaucés: Dieu lui donnerait sujet de prétendre, de réaliser la double vocation qui partageait son coeur, de s'immoler à la terre de ses pères, de réparer en sauvant. Car le don qu'Ernest Psichari allait offrir pour le service de la Patrie est en même temps un témoignage rendu à Dieu, un holocauste véritable, «librement consenti et consommé en union avec le sacrifice de l'autel [37]». Ernest Psichari partit le second jour de la guerre avec le 2^e régiment d'artillerie coloniale. En quittant Cherbourg, il dit à l'abbé Bailleul: «Je vais à cette guerre comme à une croisade, parce que je sens qu'il s'agit de défendre les deux grandes causes à quoi j'ai voué ma vie.»