Le 20 août, il écrit à sa mère [38]: «Nous allons certainement à de grandes victoires et je me repens moins que jamais d'avoir toujours désiré la guerre, qui était nécessaire à l'honneur et à la grandeur de la France. Elle est venue à l'heure et de la manière qu'il fallait. Puisse la Providence ne pas nous abandonner dans cette grande et magnifique aventure [39]

Le soir du 22 août, à Saint-Vincent-Rossignol [40], après être resté douze heures sous un feu épouvantable, Ernest Psichari fut tué net d'une balle à la tempe. Un témoin de sa mort écrit: «Vers six heures, j'aperçus le lieutenant Psichari sous un arbre, près de ses pièces, soutenant le capitaine Cherrier, blessé. Il se dirigea avec lui vers l'ambulance et le laissa à la porte, pour retourner à sa pièce. À ce moment les Allemands arrivaient à 30 mètres. Le feu cessait et le lieutenant était assez isolé. Je le vis regarder le demi-cercle que les Allemands formaient autour de lui, se pencher soit sur son canon, soit sur un blessé et tomber mortellement frappé. Il tomba sur le canon et glissa à terre.» Ceux qui l'ont vu plus tard ont été frappés du calme de son visage: autour de ses mains était enroulé son chapelet [41] qu'il avait pu saisir.

À trente ans, ayant tout accompli, Dieu l'appelait à la vie et à la gloire. Ernest Psichari y est entré, suivi d'une héroïque milice de jeunes martyrs qui lui ont fait au Ciel la plus belle cohorte qu'il ait jamais conduite.

NOTES ET DOCUMENTS

Note 1:[ (retour) ] Grec par son père et tout ensemble «français, latin, breton», par sa mère en qui sont unis le sang catholique des Renan et le sang protestant des Scheffer, Ernest Psichari fut, par ses origines et la gloire de sa famille dans le siècle, profondément mêlé aux événements spirituels de notre propre histoire. Restituer l'atmosphère morale où grandit l'héritier de toutes ces cultures, ce serait du même coup évoquer tout un âge qui se reconnut en Renan comme en celui qui l'avait engendré. Il ne nous appartient point de le faire et nous nous bornerons ici, pour fixer l'imagination, à noter les moments essentiels de la jeunesse d'Ernest Psichari.

Ernest Psichari naquit le 27 septembre 1883. Il fit ses études aux lycées Henri IV et Condorcet. À dix-huit ans, il publiait des vers subtils, à la manière de Verlaine et de Mallarmé qui fut aussi celle d'Ary Renan, son oncle. Par ailleurs, épris de métaphysique, il annotait Spinoza et Bergson.

Après sa licence de philosophie (1902), il partit, en qualité de dispensé, accomplir une année de service militaire.

L'armée lui apparut comme la seule activité où demeure cet idéalisme qu'une culture toute sceptique avait failli corrompre. Dès son arrivée à la caserne, il sentit avec une vivacité extraordinaire qu'il était fait pour vivre là, que c'était là sa vocation. Désormais il eut quelque chose où se prendre, un motif d'agir. Il signe, en 1904, son réengagement au 51e de ligne, à Beauvais. Mais, impatient d'action, le sergent Psichari change d'arme et passe dans l'artillerie coloniale comme simple canonnier. Bien vite, il reçoit les galons de maréchal des logis.

Choisi par le commandant Lenfant, il part en mission pour le Congo. Alors commence la vie héroïque et libre qui réalise tous les rêves de sa jeunesse et donne à son être sa première raison et son premier but.

Auprès d'un chef qu'il aime à la façon d'un père, Psichari va, pendant de longs mois, marcher sous des cieux nouveaux. Ensemble, ils pénètrent la Sangha, parmi les monts sauvages du Yadé, vers cette claire Penndé que nul autre, avant eux, n'avait franchie. Il convoie des troupeaux de boeufs, le long des fleuves; il combat, marche des journées, des nuits entières, s'enivre de solitude et d'action. [c]