Et devant cette effusion si brûlante, devant ce désir avide de la possession divine, nous nous demandons comme il se le demandait à lui-même: «N'est-il pas chrétien en quelque manière, cet homme qui désire un certain rejaillissement de l'âme en lui, qui a soif de la vertu surnaturelle, qui désire de vivre avec les anges et non plus avec les bêtes, qui a la volonté de s'élever, de se spiritualiser sans cesse et dont le coeur est si vaste qu'il déborde les limites de la terre... Et n'appartient-il pas déjà au Ciel celui qui en a la mystérieuse préférence?»

Pourtant les mots de la libération n'avaient pas encore retenti. A ce cri pathétique dont le silence du désert avait été brisé: «O mon Dieu, daignez voir cette misère et cette confidence. Ayez pitié de l'homme qui est malade depuis trente ans», nulle voix n'avait répondu. Et le séjour en Mauritanie s'achevait: Psichari allait rentrer en France sans connaître le riche plaisir de la vérité et de sa possession. C'est seulement sur la terre de ses ancêtres que les paroles de rémission devaient être prononcées.

SI QUELQU'UN NE PREND PAS SOIN DES SIENS ET PRINCIPALEMENT DE CEUX DE SA MAISON, IL EST PIRE QU'UN INFIDÈLE—SAINT PAUL

Si l'Afrique avait été le lieu de sa purification et de son attente, Paris réservait à ce soldat d'autres tribulations, par lesquelles Dieu l'éprouverait de définitive façon et lui ferait payer les grâces dont il voulait le combler [b]. Quand nous revîmes Psichari, à la fin de décembre 1912, il nous confia son angoisse, celle-là même dont notre âme était justement tourmentée. Après trois années de séparation, nos coeurs fraternels se retrouvaient, travaillés d'une pareille souffrance. Nous faisions à la vie la même interrogation pressante, décisive, et nous nous refusions à ce que notre destinée n'eût aucun sens. Nous ne pouvions nous passer d'un absolu moral. Nous avions éprouvé la vanité des doctrines et des belles idées que nos professeurs nous avaient servies à profusion. «Nous cherchions un maître, un maître de vérité», et pour cela, nous étions prêts à changer nos existences, mais non pas pour un système quel qu'il fût ... Par quelle correspondance vraiment divine, ce jeune officier qui revenait de l'Adrar, tout frémissant d'action et revêtu de gloire guerrière, nous confiait-il ce même besoin que nous renoncions à satisfaire dans la raison dépravée des modernes? Tous les deux, sans confesser la foi catholique, nous apercevions déjà, dans la beauté de l'Église, l'éclat de la beauté éternelle. Nous savions qu'il n'y avait qu'elle qui pourrait nous donner la certitude, que rien, dans la vaste et charnelle futilité du temps présent, ne nous la procurerait. Nous savions que l'Église seule était capable de nous refaire. Notre intelligence n'avait rien à opposer à ses dogmes, bien plus, nous étions persuadés que là seulement était la vérité. Nous savions tout cela et pourtant nous ne croyions point, nous demeurions indécis devant le seuil de la maison de Dieu, nous hésitions devant l'affirmation qui est la gloire de l'Église. Et tous deux, nous nous déclarions, cette chose dérisoire, des catholiques sans la grâce. Tel est l'aveu qu'au début de 1913, Ernest Psichari faisait anxieusement à l'ami qui, plus avancé que nous-mêmes dans la foi et dans la vraie science, l'avait assisté par la prière et qui allait le presser, dans cet instant décisif, de se laisser informer «par l'esprit ecclésiastique, qui est le Saint-Esprit».

Note b:[ (retour) ] Ici, nous cessons de suivre le Voyage du Centurion, qui, riche d'éclaircissements sur la préparation de la conversion d'Ernest Psichari, s'arrête au seuil de cette étape décisive, et nous reprenons nos souvenirs personnels, aidé de sa correspondance inédite.

Nous avons vu, par ses méditations africaines, à quelle haute ferveur Ernest Psichari avait déjà pu s'élever, et de quelle charité sa contemplation était empreinte. Maintenant, il lui fallait s'établir dans les régions de la prière, accomplir les actes qui engagent et qui libèrent.

Nous voici au point culminant de ce débat où l'enjeu est une âme. Moment unique dont tout le passé ne fut que la préparation secrète et où va naître un homme nouveau qui portera témoignage pour ses ancêtres et pour lui-même de la fidélité reconquise. Dans la dureté du temps présent, parmi les oublis, les reniements et les blasphèmes, dans la plus grande détresse des foyers, la voix du Seigneur à nouveau se fait entendre: «Race incrédule et dépravée, amenez ici votre fils!» Paroles d'indignation légitime dont cet enfant meurtri ne sait comprendre que la tendresse incomparable ... Prodige de la charité qui doucement le ramène vers la maison de son âme ...

Dès l'abord, ce fut pour Ernest Psichari une grande consolation d'apprendre qu'il n'était pas exclu de l'Eglise depuis sa naissance et que le baptême de rite grec qu'il avait reçu était valable.

Mais il se préoccupait de l'impression que sa conversion éventuelle pourrait causer à sa mère. Que de troubles, que d'incertitudes, que d'hésitations encore à l'aube d'une journée qui allait être si belle! Comme il s'afflige, l'inquiet jeune homme:

Il me semble, écrit-il au confident de son âme, il me semble impossible que je continue bien longtemps encore à regarder cette adorable pensée chrétienne en étranger, et je me dis qu'après avoir été aussi délaissé et avoir été privé de tant de sacrements, il ne faut pas s'étonner que la pente soit si dure à monter... Ce qui me désespère, c'est cette vie de Paris où le recueillement est impossible. J'étais infiniment plus près du but en Mauritanie. Mais quel malheur si je repartais là-bas, sans savoir les prières qui m'ont tant manqué pendant ces dernières années. Je crois que si j'étais dans le désert en ce moment mon ignorance me serait positivement insupportable. Et c'est ce qui fait que j'ai tant de hâte de voir enfin la vraie Lumière. Mes lectures [17] sont fiévreuses, désordonnées et je n'en tire pas tout le prix que je devrais. Tous les jours, je me jette sur un livre nouveau, voulant rattraper tout le temps perdu et m'enlisant davantage. Je sais bien maintenant que la prière est ce qu'il y a de mieux, puisque je la commence toujours sans goût et que je ne manque jamais de l'achever dans la joie et la sérénité. Quelle lointaine puissance ont donc ces mots pour agir ainsi sur le coeur le plus dur et le plus fermé [18]?