Dieu, qui est «la nourriture des grands», n'allait plus longtemps se refuser à ce coeur affamé. La grâce allait achever sur la terre de France l'oeuvre qu'elle avait commencée et menée si loin dans le désert, ne faisant intervenir qu'au dernier moment,—une fois la préparation du coeur terminée par Dieu seul,—des instruments humains. Psichari n'avait plus qu'à demander à être reçu dans l'Eglise. Sur ces heures décisives, nous possédons un document unique, le journal où une amie fraternelle prit soin de noter les principaux moments de la conversion d'Ernest Psichari. C'est ici le témoignage le plus direct: penchons-nous sur ces feuillets débordants de piété et d'amour.

18 janvier 1913.—J... voit Ernest: il a le langage d'un chrétien.

21.—J... a vu Ernest qui lui a dit qu'il demanderait peut-être bientôt à voir un prêtre.

23.—Visite d'Ernest: il nous paraît troublé. Dimanche, il doit aller à la messe avec J... à la cathédrale [19]; il se fait expliquer la lecture de la messe.

Dimanche 26.—Ernest et J... vont ensemble à la grand'messe; ils reviennent grandement émus tous deux. Ernest dit à J... qu'à l'Église il se sent comme chez lui. J..., en effet, a admiré son aisance et sa piété. Il dit aussi: «La confession, c'est un peu difficile, et surtout... le ferme propos.» Déjà, il prie beaucoup et surtout la sainte Vierge. Il est visible que c'est la foi de son baptême qui se réveille et agit. Spontanément, il se décide à aller tous les dimanches à la grand'messe. Le Père Clérissac [20] doit arriver dans huit jours.

Dimanche 2 février.—Ernest et J... assistent à la messe rue d'Ulm. Ernest est absorbé, peu communicatif. J... revient inquiet.

3 février.—J... arrive avec Ernest vers 11 heures. Le Père Clérissac vers midi. Nous sentons qu'ils se plaisent et se conviennent. Ernest est si simple, si franc, devant le Père... Déjeuner plein d'émotion. Après le déjeuner, le Père emmène Ernest au parc. Leur absence dure deux heures pendant lesquelles nous ne cessons de prier. Tout va se décider. Enfin ils reviennent; et le Père nous expose le programme arrêté qui nous remplit de joie: demain confession, puis confirmation, le plus tôt possible, et dimanche première communion; puis pèlerinage d'action de grâces à Chartres.

Ernest a absolument conquis le Père qui n'a trouvé en lui aucune résistance, «une âme sans un pli, toute pleine de foi.»

Mardi 4 février.—Le Père et Ernest arrivent vers 4 heures. Notre petite chapelle est toute parée; les cierges sont allumés, deux beaux cierges intacts, bénis dimanche. Agenouillé devant la statue de Notre-Dame de la Salette, d'une voix forte—quoique très ému—Ernest Psichari lit la profession de foi de Pie IV et celle de Pie X. Le Père est debout, comme un témoin devant Dieu. J ... et moi écoutons à genoux, tremblants d'émotion. Après cette lecture, nous sortons et la confession commence. Pendant qu'elle dure, nous ne cessons de prier.

Enfin, on nous appelle. Nous trouvons Ernest tout transformé, rayonnant de joie. C'est une heure de béatitude pour tous.—«Vous voyez, nous dit le Père, un homme tout à Dieu»... Et qui est heureux, disons-nous. «Oh! oui, je suis heureux,» s'écrie Ernest, et il n'est pas difficile de le croire.—On sent déjà entre le Père et Ernest une amitié tendre et profonde, sur laquelle Ernest s'appuie avec joie.