Cependant, comme il y avait urgence, j'allai peut-être me risquer à braver le no comit nuisance, prohibitif inscrit sur la muraille, lorsque je fus soudainement retenu par un souvenir.—Quelques jours auparavant, j'avais vu à Paris un Anglais surpris par un sergent de ville au moment où il semblait lire de trop près les affiches de spectacle. Ignorant sans doute combien nos lois sont paternelles pour ces petits délits qui sont dans la nature, le délinquant parut frappé d'une invincible terreur, et je n'oublierai jamais l'accent avec lequel il demanda au sergent de ville «quel siouplice lui était réservé?» Il ne fallut pas moins que le rappel de ce fait pour m'arrêter sur le bord d'une contravention dont les suites pouvaient être dangereuses. Heureusement que je rencontrai un compatriote qui m'emmena à Westminster, où se trouve un office spécial.
Si l'on en croit les statisticiens et la foule qui encombre incessamment tous les lieux publics où l'on débite de la boisson, la population de Londres est une éponge qui absorbe quotidiennement une quantité de liquide suffisante pour mettre à flot le Great-Britain, navire du port de dix mille billards.—Cependant il s'en faut que les conséquences naturelles de cette absorbtion prodigieuse aient été prévues dans une juste mesure. On pourrait croire, au contraire qu'il y a à Londres un parti pris de provoquer à la contravention, et que le no comit nuisance est un piège tendu par le fisc.—On est quelquefois obligé de marcher pendant une heure avant de rencontrer un endroit où l'on puisse, à l'abri de la pruderie britannique, se livrer tranquillement à l'antithèse de la soif.—Encore ces refuges hospitaliers qui avoisinent les monuments sont tellement encombrés, que, pour être sûr d'y trouver une place, ce n'est pas imprudent de la prendre la veille en location. Si M. de Rambuteau eût été lord-maire, il est certain que cet état de chose l'eût frappé, et sans doute il aurait pensé à utiliser au profit de la population de Londres les nombreuses colonnes monumentales qui font ressembler cette ville à un immense jeu de quilles dont le dôme de Saint-Paul est la boule.
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J'ai vu tant de fois les monuments de Londres servir de décors au mélodrame, et j'éprouve si peu la nostalgie de l'Ambigu, de la Gaîté et de la Porte-Saint-Martin, que j'avais d'abord conçu le projet de ne point visiter les curiosités historiques de la ville. Mais, profitant de la circonstance qui m'avait attiré vers Westminster, j'ai réfléchi que je manquerais à tous mes devoirs de touriste si je n'entrais pas dans le vieil édifice où repose, parmi tant d'illustres personnages, le corps de l'immortel auteur de Richard III.
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En sortant de Westminster, mon compatriote, familier avec les curiosités de Londres, m'a amené dans le quartier des mouchoirs volés. Figure-toi la Cité des Mystères de Paris restituée par un architecte ami du sombre et de la malpropreté. Le nom de ce quartier indique suffisamment l'industrie qu'on y exerce, et que les habitants ne songent même pas à dissimuler, car j'ai vu des enseignes où on lisait;
À LA RENOMMÉE DU POINT D'ANGLETERRE
un tel, receleur,
Tient tout ce qui concerne son état.
Ce commerçant, recelait même un caisson aux armes royales, avec le By appointement traditionnel, ce qui pourrait faire supposer qu'il était autorisé par le gouvernement. La maison la mieux fournie et la plus en vogue est l'ancienne maison Sheppard, traduite plusieurs fois devant les assises, et tout récemment par M. André de Goy. Au moment où je passais devant ses magasins, on opérait le déballage d'objets provenant de l'exposition de Manchester.