Aussi la plainte d'un mari n'est-elle admise, judiciairement, qu'après une constatation évidente, et, comme on dit en vénerie, pour juger le délit, il faut l'avoir vu par corps; autrement, le plaignant court le risque d'être considéré comme un vantard. Instruit des exigences de la législation, le mécanicien résolut d'employer les ressources de son art pour arriver, comme Vulcain, son patron mythologique, à la surprise des deux coupables, et, dans le silence du cabinet, il inventa un appareil ingénieux que l'on pourrait appeler le compteur conjugal. Pendant une courte absence de sa femme, il pénétra dans la chambre à coucher de celle-ci, et appliqua au meuble principal de cette pièce un mécanisme dont la présence était habilement dissimulée, et qui communiquait, par un fil conducteur, à une sorte de cadran où se trouvait une aiguille indiquant des chiffres. Ce cadran était placé dans l'alcôve du mari, et restait toute le nuit éclairé par une lampe.

*
* *

Un soir, le mécanicien invite deux de ses amis à venir prendre le thé chez lui, et, désignant la chambre voisine de la sienne, habitée par sa femme, il les invite à ne point faire de bruit pour ne pas troubler son repos.—Puis, ayant su les retenir jusqu'à une heure assez avancée, il leur proposa de prendre des actions pour l'exploitation d'un nouveau système de surveillance dont, il voulut sur-le-champ leur expliquer l'usage.—Supposez, leur dit-il, que vous soyez séparés de vos femmes et que vous ayez des doutes sur l'emploi qu'elles font de leur liberté,—surtout à une heure pareille à celle où nous sommes,—mon appareil vous renseigne exactement. Voyez ce cadran.—L'aiguille est arrêtée sur le chiffre indiquant la pesanteur du corps de ma femme, qui est dans la chambre voisine.—Le moindre objet ajouté à ce poids serait indiqué immédiatement par mon cadran.

—Mais, interrompit l'un des invités, il me semble que votre aiguille varie beaucoup: du chiffre 45, la voici qui passe à 90.

—Il est impossible que ma femme ait pu engraisser de quarante-cinq kilos dans une soirée, reprit gravement le mécanicien; et conduisant les deux amis dans la chambre voisine, avant que le poids supplémentaire ait pu se dissimuler, il requit leur témoignage pour constater le flagrant délit devant la loi.—Le juge devant lequel l'affaire avait été portée avait condamné le séducteur à un farthing d'amende (deux liards de notre monnaie).—Quant à la femme, son mari avait été autorisé à la rendre à sa famille.—Le mécanicien a dû partir pour la France, où il compte exploiter son invention.

V

Londres, le...

J'ai assisté hier à une représentation de la troupe italienne au théâtre de la Reine; mademoiselle Alboni chantait la Cenerentola. Cela m'a un peu reposé du Sire de Framboisy, que des commis-voyageurs en médiocrités continentales ont introduit à Londres, malgré la surveillance de la douane. Quelle occasion cependant pour établir un impôt prohibitif ou pour mettre strictement en vigueur les règlements qui protègent l'observation du no comit nuisance!—Quelle bonne humeur saine et mélodieuse dans Cenerentola, et se peut-il vraiment que l'auteur de ce chef-d'œuvre consente à vivre dans Paris,—au milieu de cette ville où les rues n'ont de voix que pour fredonner le Sire de Framboisy, où les salons n'ont de pianos que pour accompagner les Deux Gendarmes.—Mademoiselle Alboni est toujours le plus merveilleux instrument que l'on connaisse, et auquel il ne manque, pour être complet, que de lui manquer quelque chose.—Un défaut rendrait peut-être la virtuose admirable, quand ce ne serait que les jours où elle essayerait de le vaincre.—On m'avait beaucoup vanté la salle du théâtre de la Reine, aussi ai-je éprouvé une déception;—cela est grand, mais non point grandiose;—le style décoratif en est mesquin, et rappelle celui de notre café des Aveugles, où on fait de si bonne musique pour les sourds. Il faut dire aussi qu'il n'y avait qu'une demi-chambrée, quelques amis, comme à l'Odéon les jours de tragédie classique. La saison est terminée et une partie de l'aristocratie est rentrée dans ses terres.

*
* *

Les personnes de marque qui sont restées à Londres s'abstiennent de paraître dans les lieux publics pour qu'on ne puisse pas supposer qu'elles n'ont pas encore quitté la ville.—Aussi n'ai-je pu assister à une de ces grandes représentations d'apparat, où la présence de S. M. la reine fait du théâtre une succursale de la cour.—Ces jours-là, l'étiquette s'assied au contrôle, où un lapidaire est installé avec la mission de refuser l'entrée à toutes les dames qui se présenteraient en ayant sur elles moins de cent mille livres de diamants.—Les hommes sont également soumis au frac et à la cravate blanche. Ce n'est pas gênant pour les Anglais, qui, en arrivant au monde, en trouvent une dans leur layette. Mais il arrive quelquefois aux voyageurs, ignorant les usages, de se présenter au théâtre comme ils iraient à l'estaminet, et de se heurter à un refus d'entrée.—Le cas a été prévu,—et dans presque toutes les boutiques qui avoisinent Her Majesty's-Theatre,—on loue des costumes d'opéra.—Les petits industriels vagues, qui rôdent sous le péristyle, font même concurrence aux vestiaires officiels, en abaissant à la portées des petites bourses la location de leurs propres habits noirs et de leurs propres cravates blanches.—Ils ne demandent d'autre gage que le vêtement qu'on dépouille pour mettre le leur.—Mais il y a quelqu'imprudence à les honorer de sa confiance, car pendant que l'on conduit leur habit noir à l'Opéra, il peut arriver qu'un policeman les emmène prendre le thé dans une maison où ils sont reçus même en paletot.—Une fois la saison terminée, l'entrée du théâtre de la Reine est abordable à toutes les classes de la société.—Outre que le prix des places est diminué de moitié, le contrôle se montre moins sévère sur le chapitre du costume—une mise décente est seulement de rigueur, et on serait reçu même avec l'arc-en-ciel autour du cou,—mais il n'en reste plus pour se faire une cravate—Léo Lespès a acheté le dernier coupon.