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Le soir où j'étais au théâtre, je n'ai vu de diamants qu'au jabot de Nadar et de perles que dans la bouche de madame Taglioni. Les loges de l'aristocratie étaient vivement démocratisées, je dirai même qu'au premier flair on respirait dans la salle cette vague odeur du billet donné... Le décor et la mise en scène m'ont paru être à l'Opéra des éléments dramatiques absolument inconnus. J'ai vu, dans le Cenerentola, des toiles auprès desquelles le fameux salon jaune, qui servait de mairie aux amoureux de M. Scribe, eût été une galerie d'Apollon,—et on a apporté sur la scène, pour chanter le duo assis, deux fauteuils sur lesquels un gamin du boulevard n'aurait pas voulu monter, même pour voir le feu d'artifice. Quant aux costumes, ils m'ont paru brodés par la main des fées de l'économie.—Mademoiselle Rosati a dansé Marco Spada avec mademoiselle Taglioni, pour laquelle le public de Londres a une idolâtrie évidente.

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Le jour où a eu lieu la clôture de la saison, la représentation a été égayée par un intermède comique qui n'était pas indiqué sur l'affiche, et dont le directeur du théâtre de la Reine a été le héros. Comme c'est la coutume, à Londres, après l'exécution solennelle du God save the Queen, écouté avec le respect religieux que tous les Anglais portent à leur souveraine, les artistes qui composent la troupe se sont avancés, chacun à leur tour, pour saluer le public privilégié qui leur témoigne à son tour sa sympathie par des bravos et des rappels. Il y a bien dans la salle quelques parents et quelques amis qui donnent le la à l'enthousiasme britannique—mais la cérémonie s'exécute;—on crève quelques paires de gants et on jette quelques bouquets. M. Lumley, qui s'étonne de ne pas encore voir, sur une place de Londres, une colonne monumentale supportant sa statue, avait imaginé de se faire comprendre dans l'ovation que la première aristocratie du monde accordait à ses artistes. Exceptionnellement, il voulait quêter le piédestal de sa dignité directoriale pour se mettre au même rang que son premier ténor ou sa prima donna.

En conséquence,—un nombreux groupe d'amis—attendait l'instant où le dernier artiste aurait achevé sa dernière révérence, pour procurer à M. Lumley le triomphe romain que celui-ci s'était commandé.—À un signal donné, un formidable chœur s'élève dans la salle, au moment où le public se disposait à se retirer:—Lumley! Lumley! Lumley! et au milieu d'un étonnement général.—M. Lumley s'avance sur la scène,—il a le soleil sur son jabot, et l'on voit briller les planètes aux boutonnières de son gilet,—il salue à quatre-vingts degrés, pose la main sur son cœur et se prépare à prononcer un speach; mais l'émotion, ou sa cravate, étranglent son éloquence,—et alors,—ah! dame!—et alors—l'aristocratie, qui n'a point en public l'hilarité expansive,—s'est souvenue qu'elle faisait partie de la joyeuse Angleterre, et elle a fait à M. Lumley un de ces succès—qui coulent un homme,—mais pas en bronze.

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En sortant du théâtre, à minuit, je me suis trouvé au milieu des lumineuses féeries de Hay-Market, qui est la rue de Londres où se trouvent en plus grand nombre les publics-houses, les tavernes élégantes, et tous les établissements où l'on noctambulise—entre un homard et une bouteille de sherrey.

M. Méry,—un jour qu'il était parvenu à retrouver la plume avec laquelle il écrivait jadis Héva et la Guerre de Nizam, a écrit dans les Nuits anglaises vingt pages qu'il peut revendiquer comme étant l'invention de la photographie. Je n'essayerai pas de lutter avec ce passage qui est resté dans toutes les mémoires littéraires comme un bon point à marquer à l'écrivain qui s'en marque lui-même tant de mauvais.—Qu'il vous suffise de savoir que Hay-Market, Piccadilly et les rues avoisinantes sont les principaux docks—de la compagnie de Cythère.—Depuis minuit jusqu'à cinq heures du matin, dans cette rue et dans celles qui l'avoisinent, on trouve l'affluence qu'on remarque à Paris aux Champs-Élysées les jours de feu d'artifice. Sans doute c'est un tableau affligeant pour le moraliste, mais à Londres la morale se couche à neuf heures. À partir de ce moment, le pavé appartient à ceux qui ont l'habitude de le battre, et c'est en battant ce pavé-là, que Shakespeare a rêvé les types immortels de Juliette, de Cordélia, de Desdemone et de toutes les femmes-anges qui peuplent son répertoire.

Un spectacle bien cher à tous ceux dont le tempérament est fait avec une rognure de Gargantua, c'est le luxe apéritif des tavernes et la mise en scène pleine de séductions de leur étalage extérieur où, sous la blanche lumière du gaz, se rassemblent toutes les variétés connues du règne animal.—Les publics-houses de Hay-Market et de Piccadilly sont de préférence ceux où l'on va souper au retour du Wauxhall, de Cremorn et du Casino. Un homard vivant, passant ses longues pinces au travers du grillage de Scott, m'a invité à aller le manger. Scott est la Maison-d'or du quartier. Il est patronné par les jeunes gens de l'aristocratie et par les crinolines de grande circonférence. Le cabinet particulier existe peu dans les tavernes anglaises. Les salons sont divisés en compartiments,—ce qui rend l'isolement absolu à peu près impossible.—Mais ce que la morale y peut gagner, elle le perd dans les parcs qui restent ouverts toute la nuit.—Cependant, depuis quelque temps, l'autorité s'est émue de ces pèlerinages après boire.—Les parcs n'ont point été fermés, mais, sur une pétition de la chaste Diane qui avait sa statue dans Saint-James, on a organisé des rondes, qui assurent à la déesse un repos tranquille, en éloignant de ses regards tout ce qui pourrait lui faire regretter trop vivement l'absence d'Endymion.

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