Cependant, on n'a pas encore pu, ou on n'a pas voulu retirer pendant la nuit l'hospitalité des parcs aux nombreux hôtes de ces dortoirs de la belle étoile. Ils y viennent reposer pacifiquement avec leurs femmes et leurs enfants. Chaque famille a son banc ou son arbre accoutumé. Le matin, aux premiers sons de la diane, ils se lèvent comme une troupe familiarisée avec la discipline et se répandent dans les rues où ils vont, pour la plupart, se livrer au productif far niente de la mendicité, profession qui n'est nullement interdite dans le département des Îles Britanniques, car elle est, avec le vagabondage, la soupape de sûreté des deux ou trois cents propriétaires auxquels appartient la ville de Londres.—Les Anglais, il faut le dire, ont l'instinct—de la charité,—tous ceux dont le formidable appétit de jouissances humaines est habitué à mâcher le million,—payent généreusement aux établissements de bienfaisance le droit de digérer avec sécurité.

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Mais l'aumône sur la voie publique est encore très-fréquente.—À Londres, quiconque peut donner donne, et avec bonne grâce comme on lui demande, car j'ai vu un jour un pauvre qui n'osait pas tendre sa main parce qu'il n'avait pas de gants et que c'était dimanche. Les bras croisés entre sa peau et le drap de son habit, il désignait timidement aux passants, par un mouvement de la tête, un chapeau en ruine, au fond duquel on apercevait encore un double chiffre surmonté d'une couronne ducale.—Ce chapeau armorié d'un pauvre honteux, qui n'avait pour oreiller que le pavé de la rue, avait appartenu peut-être à un lord propriétaire du quartier. Tous ceux qui jetaient leur aumône dans cette sébile armoriée, savaient bien qu'elle irait tomber dans le comptoir du dieu Gin.—Mais ils savaient aussi qu'il est le dieu de l'abrutissement résigné, que chaque taverne,—où la misère va s'abreuver, vaut un corps-de-garde,—et qu'en encourageant les pauvres honteux,—on prévient les pauvres hardis. Cela est si vrai, qu'un des principaux magistrats de Londres,—auquel on montrait le recensement de la population, classe par classe,—secouait la tête et disait avec inquiétude:—Que se passe-t-il?—je n'ai pas mon compte de pauvres.

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Je m'aperçois que ces remarques ne sont pas à leur place au milieu de ces lignes frivoles,—- qui auraient pu, sans que personne y perdît, rester dans le carnet, où les jetaient les hasards de la flânerie;—mais il est bien difficile de ne point parler de misère à propos d'un pays où l'haleine d'une population mourant de froid pendant l'hiver suffit pour former un brouillard qui cache la vue du soleil.

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Le gouvernement anglais a du reste le génie de la prévoyance, et, sans compromettre son autorité, il sait à propos faire des concessions.—Tout récemment il avait été question, à l'instigation du clergé, m'a-t-on dit, de supprimer les musiques publiques qui sont le dimanche une récréation populaire.—Il y a eu commencement d'émeute, on a déraciné quelques chênes dans les parcs pour les opposer aux bâtons des policemen. La police a dû rendre au peuple ses orchestres en plein vent.—Mais pour rester d'accord avec le principe religieux, qui en réclamait l'interdiction,—on a seulement permis la musique sacrée.—C'est du moins à ce titre que le Postillon de Longjumeau est exécuté à Londres dans les parcs sous le nom d'Oratorio.—On est devenu également beaucoup moins rigoureux pour les règlements, qui obligeaient les dimanches la stricte fermeture des débits de boisson.—Les portes et les volets, sont bien fermés jusqu'au soir; mais cependant—il y a bien un sésame qui entre-baille l'huis prohibé, s'il ne l'ouvre entièrement.—Je me souviens pour mon compte, d'avoir consommé plusieurs ginger-beer,—à une heure où la loi me condamnait à la soif.

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J'ai été ce soir à Cremorn-Garden,—c'est une imitation de Mabille. Le jardin beaucoup plus grand, mais moins somptueux, contient un théâtre, un cirque et une foule de divertissements.—L'éclairage est mesquin,—est-ce dans un but favorable au mystère? je ne le crois pas, car les labyrinthes et les bosquets sont peu fréquentés. La foule se disperse plus volontiers dans le cirque, vers les jeux, et surtout vers les loteries de bibelots.—La rotonde du bal, où s'élève un orchestre excellent, est, à l'instar de Mabille, l'empire où règne un Pilodo—qui pourrait rendre des points de grêle a à son confrère de Paris.—On m'affirme que c'est pour rappeler le plus possible le roi des bals parisiens, que le chef d'orchestre de Cremorn s'applique cette grêlure postiche, seulement il arrive quelquefois que, dans la chaleur de l'exécution d'un quadrille, le masque tombe et il reste un très-joli garçon, fort apprécié de ses danseuses.—Cremorn, qui est le Parc-aux-Biches de Londres, a, comme Mabille, ses grands et ses petits jours.—On y trouve beaucoup d'émigrées des Folies-Nouvelles et du Café du Cirque.

C'est le fonds de magasin de la galanterie parisienne. Elles ne valent pas à beaucoup près les Anglaises; mais comme elles viennent de France, le pavillon couvre la marchandise.—En résumé, ce bal, comme tous ceux qui existent à Londres, n'a pas l'entrain que l'on remarque quelquefois dans les nôtres.—Les Anglais sont des gens mathématiques et pressés qui ne font rien d'inutile. Aussi ne perdent-ils pas leur temps à faire la cour aux femmes qu'ils rencontrent dans les lieux de plaisir.—S'ils en invitent une pour le quadrille ou la valse,—ils lui présentent non pas la main, mais leur canne ou leur parapluie;—lorsque la femme, en valsant, permet à son cavalier de lui appuyer sa canne derrière le dos, c'est un indice d'espérances. On va ordinairement les arroser d'un verre de boisson froide, qui a le sherrey pour base, et qui se boit avec une paille.—Toute femme qui fréquente les bals apporte sa paille à sherrey dans son corset.—Si, après en avoir fait usage, elle l'offre à son cavalier, c'est comme si le notaire y avait passé.—Tout ceci n'est pas du dernier galant, mais le madrigal n'est pas une monnaie anglaise.—On peut revenir de Cremorn par le penny-boat. Quand la soirée est belle, c'est un charmant voyage d'un quart d'heure. À bord du steamer l'Anglais retrouve la gaieté qu'il n'avait pas au bal.—C'est l'Antée de l'eau, il faut qu'il soit dessus pour qu'il paraisse vivre. Quant à moi—mon retour de Cremorn a été gâté par des Parisiens, qui se racontaient le dernier drame de l'Ambigu.