émile augier[1]
L'accueil qui vient d'être fait à la dernière comédie représentée sur le théâtre de l'Odéon prouve que le public ratifie les honneurs académiques récemment accordés à M. Émile Augier.—Il n'est plus seulement l'élu d'une fraction de la littérature, il est l'élu de l'opinion.
La critique a souvent et justement été rigoureuse envers M. Émile Augier. Après avoir encouragé son premier début, les œuvres qui lui ont succédé ont été discutées avec une certaine sévérité. Mais l'auteur de la Jeunesse ne s'est pas mépris sur les véritables intentions de cette rigueur sympathique. À l'époque où il parut au théâtre, il se présentait—par modestie, sans doute—à la suite d'un écrivain dont les tendances dramatiques avaient un but rétrograde. Après un succès de surprise, qu'elle avait eu le tort d'exagérer, la critique dut combattre cette réaction.—Mais il était trop tard déjà: une école était créée, et, par camaraderie plutôt que par instinct, M. Émile Augier s'était fait le second de M. Ponsard.—Ce fut à rompre cette association antinaturelle que la critique a longtemps travaillé, et jusque dans les agressions dont il était l'objet, M. Augier a pu voir qu'il était traité avec une préférence marquée.
Les efforts de la critique ne furent pas stériles. Tandis que l'auteur de Lucrèce persévérait avec une conviction respectable, comme l'est toute conviction, dans la voie où il savait devoir trouver le succès, M. Émile Augier, emporté par sa véritable nature, s'échappait quelquefois du préau de l'école du bon sens, et s'aventurait à faire de la poésie buissonnière. Ces tentatives, qui d'ailleurs manquaient de franchise, ne furent point toutes heureuses au point de vue du succès banal. Elles auraient pu décourager M. Augier. Elles eurent au contraire pour résultat de l'accoutumer aux périls de la lutte, et de le rendre indifférent aux faciles triomphes qu'on peut obtenir en flattant l'opinion de la majorité, nativement hostile à tout art qui tend à s'élever.
Les commencements de cette seconde période du talent de M. Augier révèlent encore un certain respect pour les traditions de l'école qui le revendiquait comme un de ses chefs. Mais cependant, au milieu des concessions qu'il croit devoir faire encore à son passé, on sent qu'il médite une émancipation complète de toute servitude littéraire. En même temps qu'il agrandit l'horizon de ses idées, il imprime à ses œuvres nouvelles un mouvement dramatique, où la vie commence à remuer: progrès qui lui attire déjà quelques mauvaises notes dans l'école du bon sens.—Son vers, facile et spirituel, s'empreint de poésie, en exprimant des passions autres que celles permises dans le répertoire du théâtre-sermon.—M. Augier semble préluder à sa pièce de la Jeunesse en se faisant jeune lui-même. Ses infidélités à son école deviennent plus fréquentes. Diane, qui semble une tentative de réconciliation avec le romantisme, donne la main à Marion Delorme.—M. Augier pousse même une pointe dans le domaine de la fantaisie, en compagnie d'Alfred de Musset,—et continue de se compromettre aux yeux du parti littéraire qu'il représente, en écrivant une comédie avec M. Jules Sandeau, un romancier, un homme qui écrit en prose. La collaboration de l'esprit alerte de M. Augier avec la délicatesse passionnée de M. Sandeau produisit le Gendre de M. Poirier, comédie charmante, dont le sujet était loin d'être la glorification des instincts bourgeois. Ce fut à la fois un succès dramatique et littéraire, en même temps qu'un rapprochement vers le genre où le théâtre commençait à entrer.—S'il eût été profitable, au point de vue de leur intérêt, que l'association des deux écrivains se perpétuât, elle pouvait être nuisible à leur individualité.—Il y eut une séparation amiable, à la suite de laquelle M. Augier reparut seul avec le Mariage d'Olympe, dont la chute triomphante fut la revanche complète et longtemps attendue du succès de Gabrielle.—Cette pièce n'était plus une transition, mais une franche apostasie des principes de l'école à laquelle il avait appartenu jadis.—Le jour où elle fut représentée, l'auteur reçut sa démission de membre de l'école du bon sens.—Cette rupture définitive fut une véritable fête littéraire, et si le Mariage d'Olympe tomba devant le parterre, la réputation de M. Augier s'éleva singulièrement dans la portion du public qui mesure plutôt une œuvre à sa valeur qu'à son succès.—Une chose importante au théâtre, aussi bien qu'ailleurs, c'est de savoir arriver à temps.—La science de l'à-propos est le talent de ceux qui n'en ont pas.—Des œuvres dont le principal ou l'unique mérite était d'arriver juste à la minute précise où le public désire voir formuler au théâtre des idées qui sont dans l'air ont réussi avec éclat,—tandis que d'autres recevaient un accueil douteux, parce qu'elles se présentaient en avance ou en retard.
L'habent sua fata, que les anciens appliquaient aux livres, peut s'appliquer encore plus justement aux ouvrages dramatiques.—Le caprice du public faisant du théâtre le terrain le plus mouvant où puissent s'aventurer les inventions de l'intelligence, en donnant le Mariage d'Olympe, M. Augier était en retard. Déjà depuis plusieurs années la scène était occupée par toutes les variétés du monde interlope, et ce spectacle avait épuisé l'attention de la foule.—Le mérite de cette comédie et sa moralité même ne purent conjurer l'esprit de réaction dont les clameurs hypocrites de la critique vertueuse animaient les spectateurs. Ils ne voulurent point attendre l'œuvre qui résumait la question sociale, débattue devant eux sous toutes les formes. Cette réaction fut injuste comme l'est souvent toute chose née du caprice; mais si M. Augier en fut victime à un point de vue, l'événement lui fut profitable à un autre, car le Mariage d'Olympe avait prouvé à ceux qui en doutaient encore, qu'il pouvait parler la langue virile de la comédie sérieuse.—La Jeunesse, qu'on vient de représenter à l'Odéon, est-elle un progrès sur les dernières productions du nouvel académicien?—Comme conception dramatique, non; mais comme audace et comme création de caractères, M. Augier indique son intention bien arrêtée de persévérer dans la voie où la critique fit tant d'efforts pour l'attirer. Et d'abord il faut remarquer cette fois qu'il s'est présenté dans les conditions favorables pour réussir.
Cette même mobilité dans l'esprit du public à laquelle il dut un désastre vient de lui préparer un triomphe.—Sera-t-il durable ou passager? On ne sait encore, mais on remarque depuis quelque temps un indice de retour vers une forme dramatique d'où la poésie ne soit pas exclue comme faisant obstacle à l'intérêt.—L'écrivain qui au théâtre fut le précurseur de l'école réaliste a ses caudataires, dont les productions n'obtiennent déjà plus la vogue qui les accueillait jadis.—N'est-ce qu'un temps d'arrêt dans la curiosité? Est-ce lassitude réelle et besoin de changement? Toujours est-il que le moment semble favorable pour l'écrivain dramatique arrivant au théâtre doublé d'un poëte.—C'est ce que nous avons cru deviner dans l'ovation faite à M. Augier, qui, il faut le dire, n'avait jamais été en meilleure veine de poésie.—Le sujet de sa pièce nouvelle est tout moderne: c'est la lutte de l'homme jeune avec les mœurs de l'époque, qui, au nom de ses intérêts de position et de fortune, réclament l'immolation de tous les instincts libres et généreux de l'âge juvénile.—On pourrait contester à M. Augier que son personnage de Philippe Huguet, qui a vingt-huit ans, soit la personnification bien absolue de la jeunesse; à vingt-huit ans la jeunesse est déjà un astre voisin de son déclin. La profession même d'Huguet a dû hâter la maturité de son esprit. Philippe est avocat, et l'étude de la loi est contradictoire avec les aspirations du cœur.—Il est vrai que dès son jeune âge Philippe a été victime de la corruption maternelle,—corruption est le mot, et on n'en peut trouver d'autre pour exprimer le système d'éducation avec lequel madame Huguet a élevé son fils dès son plus jeune âge.—Cette création de la mère corruptrice est toute la pièce.—Balzac, qui ne reculait certainement pas devant la peinture des infirmités sociales, l'eût à peine osé. Madame Huguet s'est mariée pauvre à un homme pauvre, qu'elle aimait et dont elle était aimée; les premiers temps de cette union furent heureux:
Comme nous nous aimions, comme nous étions braves,
Quel superbe dédain des mesquines entraves!
dit elle-même madame Huguet dans la scène où elle explique à son fils les raisons qui l'ont amenée à nourrir sa jeunesse du lait amer de l'expérience.—Mais aux joies de la lune de miel, à la lutte courageuse que les deux époux, soutenus par leur amour, ont entreprise contre la misère, a succédé un de ces découragements qui tôt ou tard finissent par affaiblir les plus robustes affections.
Cette pauvreté, d'autant plus pénible à supporter qu'il fallait la dérober sous l'apparence d'un bien-être factice, s'augmente encore par la naissance de deux enfants, qui sur les modestes revenus du ménage viennent prélever l'impôt de leur éducation.—Restée veuve, madame Huguet a marié sa fille et vit avec son fils; mais en se rappelant les souffrances intimes qui ont altéré son bonheur d'épouse et de mère, elle a juré d'affranchir son fils d'une destinée où la misère pourrait être l'hôte de son foyer.—C'est dans ce but que par le conseil, par l'exemple, elle a éloigné Philippe du vert chemin de sa jeunesse, pour l'entraîner sur la route au bout de laquelle son ambition rêvait la fortune, ce bonheur moderne.—L'intention est maternelle, sans doute, mais ce n'était pas moins une grande audace de risquer sur la scène cette maternité qui, au nom de sa tendresse, s'appliquait à étouffer tous les instincts généreux de son enfant. Cette création scabreuse, et traitée avec un art infini, a été acceptée par le public. Il n'a point voulu y voir ce que l'auteur n'avait pas voulu montrer,—une mère monstrueuse, c'est-à-dire un outrage fait au sentiment le plus sacré de la nature.