Cependant quelques timorés crieront peut-être à l'immoralité. Mais ne serait-il pas temps d'en finir avec ce reproche banal qu'on jette à toutes les œuvres qui s'inspirent un peu vivement des mœurs de leur époque? La nôtre restera grande dans l'histoire, par les grandes choses et les grands noms qu'elle rappelle à l'avenir. Mais on ne peut nier que nous traversons une époque de décadence morale, et que le temps est mauvais pour faire de la scène comique un pâturage où brouterait le troupeau des blancs moutons de madame Deshoulières. La conclusion de la pièce de M. Augier est plus poétique que dramatique. Philippe Huguet, malgré toutes ses concessions aux lâchetés sociales, a cependant gardé, pur de tout contact corrupteur, l'amour qu'il a pour sa cousine. Cette passion comprimée, presque inavouée, éclate tout à coup. Par un beau soleil d'été, au milieu des champs qui exhalent

Cette fraîche senteur des terres retournées,

le jeune homme sent sa jeunesse faire irruption subite dans tout son être. L'intervention des influences de la nature peut être discutée comme moyen dramatique. On trouvera peut-être que Philippe déchire bien vite sa robe d'avocat au premier buisson d'aubépine. Mais ce rajeunissement de l'homme par la jeunesse d'une nature en floraison est une idée poétique, une fiction, si on veut, mais une fiction pleine de charme et qui amène une scène d'amour, une vraie scène d'amour comme on n'en avait pas entendu au théâtre depuis le dialogue de Valentin avec Cécile, dans Il ne faut jurer de rien! Cette scène seule suffirait pour justifier le titre de la Jeunesse que M. Augier a donné à sa pièce. Oui, c'est bien la jeunesse qui parle par ces beaux vers de Philippe à Cyprienne quand il lui avoue son amour:

Quel serment te faut-il de ma métamorphose?
Eh bien! par la beauté de la terre et des cieux,
Par le printemps en fleurs, par l'été radieux;
Mais non par ma jeunesse à la fin déchaînée;
Non, non, par tes douleurs, ô douce résignée,
Je jure qu'il n'est plus ce vieillard, ce pervers,
Qui cherchait d'autres biens que toi dans l'univers.
Moi je suis un jeune homme heureux et sans envie,
Ne demandant à Dieu que de gagner ta vie
Et défiant le sort d'atteindre son bonheur,
Enfoui désormais tout entier dans ton cœur.
Me crois-tu maintenant?—Soyez témoin pour elle,
Bois sombre et plein de mousse où rit la tourterelle.

Ce rire de la tourterelle est, par parenthèse, une faute de naturalisme. Tout le monde sait que ce charmant oiseau des solitudes champêtres exprime au contraire son éternel amour par une sorte de roucoulement à la fois tendre et plaintif.—Ceci n'est pas une critique mais une simple observation.—On prévoit quel dénoûment amène la rencontre de Philippe avec sa cousine: il épouse Cyprienne et vivra auprès d'elle à la campagne. En réalité, cette utopie de l'avocat-laboureur est un peu un dénoûment de convention. Ou madame Huguet n'avait pu parvenir à inoculer à son fils sa fièvre d'ambition et de fortune, et alors il n'aurait pas attendu aussi longtemps pour suivre les penchants de son cœur en épousant sa cousine; ou les influences maternelles auraient préservé Philippe de tout retour juvénile: cette conclusion n'en est donc pas une, dramatiquement. Mais il nous répugne de soumettre à l'appareil de la logique une œuvre qui est avant tout une tentative de poésie. Laissons à d'autres le soin de chagriner le succès d'un homme qui, à son honneur et à celui du public, a su réunir dans cette difficile entreprise de faire écouter et applaudir des vers à une époque où l'on parle une langue en chiffres.

l'esprit du jour

...À propos des pièces en vogue, la critique qui s'en irait en guerre courrait le risque de se compromettre gravement; les petits agneaux lui bêleraient ironiquement au nez, et les vaches landaises ne se laisseraient pas écarter par les plis de sa toge sans la trouer préalablement de quelques coups de corne. Si, persistant dans son réquisitoire, le malheureux critique s'écriait: «Mais la raison! Mais le sens commun! qu'en faites-vous dans tout ceci?» Grassot lui grognerait gnouf-gnouf. S'il tentait de protester au nom du style et de la langue, Lassagne lui montrerait la sienne en lui répondant: Ô mon Dieur-je—et tout serait dit; car, à l'heure où nous sommes, ces deux vocables triomphants suffisent pour répondre à tout. Ils sont l'admiration et la préoccupation de tout un peuple qui tient cependant quelque place sur la carte. Gnouf-gnouf et ô mon Dieur-je résument toute la gaieté et tout l'esprit français. Avant peu, ces deux interjections finiront par former à elles seules le fond de la langue. On se bat presque pour chacune d'elles, comme on se battait jadis sous les réverbères pour le sonnet de Job contre le sonnet d'Uranie. C'est une rage, une fureur, une passion comme les Parisiens seuls savent en avoir pour les choses ridicules.—Il y a maintenant à Paris des professeurs qui enseignent l'art d'imiter la délirante épilepsie de Lassagne, ou l'enrouement épique de Grassot.—Un pharmacien qui inventerait des pastilles antipectorales, dont l'usage communiquerait aux consommateurs l'extinction de voix du célèbre grotesque du Palais-Royal, ferait fortune en moins d'une semaine.—Dans les foyers, dans les ateliers, dans tous les centres où l'art élabore son œuvre sous toutes ses formes: gnouf-gnouf et ô mon Dieur-je sont à l'étude.—C'est en disant gnouf-gnouf que le poëte appelle l'inspiration rebelle.

Gnouf-gnouf, t'en souvient-il, nous voguions en silence,

répètent les cygnes élégiaques qui nagent dans les eaux du lac immortel.—Les Lassagnistes sont un peu moins nombreux. Cependant un jeune homme qui sait adroitement jeter quelque ô mon Dieur-je dans la conversation peut encore se présenter dans un salon.—Si l'Alboni chante, on la fera taire.—Ce sera d'abord une occasion d'éviter l'art, une chose que le public moderne n'aime pas, parce qu'elle offense la vulgarité de ses goûts.

Peut-être trouvera-t-on que c'est là chercher querelle à une innocente manie; mais il y a dans cette manie un symptôme qui caractérise l'esprit du temps: jamais il n'a été plus indifféremment hostile aux œuvres sérieusement dignes d'attirer l'attention; jamais il ne s'est montré plus sympathique à celles qui le sont moins.—L'époque est surtout propice aux exagérations du grotesque et aux extravagances de la parodie. De même que l'acteur qui a le plus de succès est celui-là qui sait le mieux faire subir au masque humain toutes les difformités de la grimace, les œuvres qui exercent sur la foule l'attraction la plus puissante sont celles où la vérité humaine est le plus violemment contorsionnée. Au théâtre, les ouvrages sérieux ou d'apparence sérieuse attirent bien le public, mais on pourrait croire qu'il y vient plutôt par curiosité, par désœuvrement, que par goût. C'est au spectacle et non au théâtre que l'appellent ses véritables instincts.