Cette année, les maris étaient donc dans la joie de leur âme.—Les mémoires des bijoutiers, des marchandes de modes et des couturières,—semblaient devoir être d'une modération infinie. D'après calculs approximatifs, l'exercice de 1853, comparé au budget des précédentes années, devait offrir un rabais de 50%.—Ce boni, opéré sur la subvention conjugale, augmentait d'autant la bourse de garçon de ces messieurs et avait son placement tout trouvé dans la bourse des Danaïdes du quartier Breda.

Mais voici que tous ces calculs sont brutalement dérangés!!

La dernière quinzaine de février se montre prodigue comme un mineur nouvellement émancipé, et mars s'annonce comme devant être terrible. «Qui compte sans son hôte s'expose à compter deux fois,» dit le proverbe,—devenu, pour les pauvres maris, une rigoureuse vérité.—Pour avoir compté sans l'hiver, eux aussi vont payer double;—et les mémoires de madame, qui montent par le grand escalier; et les mémoires de mademoiselle, qui entrent par l'escalier dérobé, et mettent chaque matin le portefeuille de monsieur entre deux additions.

Quant aux amants,—leur peine n'est pas moins cruelle,—pour parler comme les romances.—Le même motif qui a fait la joie des maris économes assurait leur sécurité.—Les soirées étaient rares, et les bals presque nuls.—La bien-aimée restait au coin de son feu, paresseusement étendue dans sa chauffeuse.—Pendant la journée, monsieur allait à la Bourse.—Le soir, après le dîner, il courait au club, ou se prétendait appelé au dehors pour un rendez-vous d'affaires, l'affaire Chaumontel,—cette inépuisable mine aux galants escampativos.—L'amant se trouvait donc maître et seigneur,—non pas seulement du cœur, mais encore du logis de la dame.—Il consignait lui même telle ou telle visite, les importuns, les curieux, les jaloux, et les messieurs qui sont à l'amant ce que lui-même est au mari.—Et il aurait pu volontiers apporter sa robe de chambre et ses pantoufles.—Il avait tous les bénéfices de l'état sans en avoir les charges.—Étant seul, il n'avait point de rivaux, et, n'ayant pas à se défendre, il n'avait pas à combattre. Aucune contrariété ne troublait sa jouissance.—Il était sûr d'être désiré et attendu. Et il arrivait—ponctuellement, régulièrement, comme minuit après onze heures. Le fauteuil lui tendait ses bras pour le recevoir. Le feu le saluait à son arrivée par un jet de flamme et un bouquet d'étincelles. La jardinière dégageait ses plus subtils parfums.—Les rideaux glissaient d'eux-mêmes sur leurs tringles, et épaississaient leurs plis soyeux.—La lampe adoucissait sa clarté trop vive, et ne répandait plus dans le boudoir que le clair-obscur discret,—favorable aux confidences infimes.—On bâtissait, au coin du feu, des châteaux de félicité, sur les sables du mot toujours.—On disait un peu de mal des absents, excepté du mari.—Jamais de querelles, jamais d'ennuis.—C'était charmant, délicieux.—À minuit le mari rentrait.—L'amant s'en allait et rentrait chez lui, et l'on recommençait le lendemain, pour recommencer le surlendemain.

Il faut convenir que c'était trop beau!

Mais voilà les salons qui s'ouvrent pour tout de bon. Aujourd'hui il y a bal chez la marquise ***; demain, chez madame ***; après-demain, ici, et le lendemain ailleurs.

Adieu la sécurité paisible! adieu les douceurs du tête-à-tête quasi perpétuel!

La maîtresse se réveille femme, la femme se retrouve Parisienne; elle a mis son corset de bal; elle ne le quittera plus de deux mois. Chaque nuit, elle fera le tour du cadran en valsant, redowant ou mazurkant. Et l'amant, s'il veut conserver sa conquête, se voit pour deux mois aussi au carcan de la cravate blanche. Partout où va sa maîtresse, il faut qu'il aille, la suivant comme son ombre, ombre mélancolique et désolée, et jetant sur l'idole les mêmes regards effarés que doit avoir un avare en voyant son coffre-fort s'ouvrir de lui-même et étaler toutes ses richesses au milieu de gens qui ne dissimulent pas leur convoitise.—Chaque soirée est un combat, chaque bal une bataille où la lutte a lieu dans la proportion de un contre cent; car, pour ne pas perdre un pouce de terrain dans le cœur de sa maîtresse, il faut qu'il ait à lui seul autant d'esprit que tous les hommes qui lui font la cour; il faut qu'il ait le nœud de sa cravate aussi bien fait, ou la jambe aussi bien tournée; car le retour des culottes vient d'ajouter un nouvel élément aux moyens de séduction, et le mollet, au dire de nos aïeux, passait jadis pour être irrésistible.

Le premier coup d'archet, au son duquel Paris vient de se mettre en place pour la première contredanse, qui durera jusqu'aux première feuilles vertes, a déjà dépareillé bien des couples.—On se voit mal, ou plutôt on ne se voit plus que sous le grand jour des lustres, on ne fait plus que se rencontrer. Autour de lui, l'amant n'entend plus dire que des choses aussi peu agréables pour sa vanité qu'inquiétantes pour son amour. En parlant de sa maîtresse, un officieux ami viendra lui dire: Toi, qui connais madame une telle, sais-tu s'il est vrai que ce soit Armand qui ait succédé à Paul sur le carnet de ses caprices?

Comme c'est amusant d'entendre cela, si on s'appelle Félix.