Le placement de ces billets devient même l'objet du zèle le plus louable: c'est entre toutes les actrices une lutte acharnée pour réunir le plus grand nombre de souscripteurs, et mériter ainsi une mension honorable le jour de la séance annuelle. L'amour-propre entre donc bien un peu pour quelque chose dans tout le mal qu'on se donne à ce propos; mais le motif est véritablement trop digne d'éloges pour qu'on puisse faire autrement que d'applaudir. Le placement de ces billets ne s'opère point, d'ailleurs, sans qu'il en résulte certains dérangements pour les artistes qui veulent bien s'en charger.

Comme on l'avait sans doute prévu,—la curiosité qu'excitent, dans une certaine classe du public, toutes les personnes qui appartiennent au théâtre, attire un grand nombre de visiteurs chez les dames patronesses.—Les amoureux de l'art et les amoureux de l'amour; tous ceux qui ne possèdent aucune relation ni aucun moyen pour pénétrer dans ce sanctuaire, toujours plein de tentations, qu'on appelle les coulisses,—saisissent avec empressement une occasion qui leur permet d'aller constater par leurs propres yeux si une actrice est véritablement une femme comme les autres. Pendant un mois environ, toutes les dames patronesses,—et particulièrement celles que leur réputation met le plus en relief,—sont obligées d'entre-bâiller une heure ou deux par jour la porte de leur salon à tous les étrangers, amenés, les uns par l'oisiveté, les autres par la curiosité; ceux-ci pour voir, ceux-là pour se faire voir eux-mêmes. Une charmante ingénue nous disait dernièrement que rien n'était plus amusant que le défilé quotidien de cette procession de gens pour qui le billet de bal n'est en réalité qu'un prétexte.—Quelquefois aussi, ces visiteurs sont parfaitement insupportables. Il en est qui s'installent pendant des heures entières, et poussent l'indiscrétion jusqu'à demander à l'artiste chez laquelle ils se trouvent s'il est vrai qu'elle était réellement l'héroïne de telle ou telle aventure qu'ils ont lue dans un journal,—et tout en parlant, ils inquisitionnent l'appartement du regard; ils s'informent du prix du loyer, du chiffre des appointements.—Si on les laissait faire, ils iraient ouvrir les tiroirs.

D'aucuns arrivent dans des toilettes préméditées—depuis huit jours.—En saluant l'artiste, ils feignent une émotion qui doit, pensent-ils, amener quelque bienveillante question à la suite de laquelle ils pourront faire l'offre de leur cœur—Quant à leur main, ils la laissent dans leur poche.

On a toutes les peines du monde à les mettre à la porte.

Il y a les messieurs qui s'occupent de théâtre, et qui, à la faveur d'un billet de dix francs, sollicitent la permission de lire un ouvrage de leur composition, qui a obtenu l'assentiment de plusieurs salons. Ils seraient particulièrement heureux si l'actrice voulait bien leur accorder sa protection pour faire recevoir leur pièce dans son théâtre, et si elle daignait en accepter le principal rôle.

Il y a même les messieurs mal élevés,—qui gardent leur chapeau sur la tête, n'éteignent pas leur cigare en entrant et viennent prendre un billet—comme ils iraient acheter la Patrie, au coin d'une rue.

L'artiste, s'apercevant du premier coup qu'elle a affaire à un palefrenier, s'empresse de l'adresser à sa cuisinière.

Une actrice d'un théâtre de vaudeville, qui est particulièrement idolâtrée dans le monde scolaire, et dont les beaux yeux sont une des principales causes des nombreux pensums qui se distribuent après les jours de congé, reçut la visite d'un petit collégien d'une quinzaine d'années. Après lui avoir offert des bonbons, l'artiste s'informa du motif qui lui valait cette visite.

Le lycéen répondit qu'il venait chercher un billet de bal. Seulement, comme la bourse de ses menus plaisirs était un peu plate, il ne pouvait acquitter le prix du billet en une seule fois, et il priait la dame patronesse de vouloir bien lui permettre de solder son entrée au bal par à-comptes.

Grâce à cette ingénieuse proposition, le lycéen s'est ménagé six visites.—Le jour où il vint compléter les dix francs du billet, le petit bonhomme achevait de manger pour un louis de friandises à l'actrice en question.