Quelques jours plus tard, le directeur fit cette remarque, que les gens qui applaudissaient l'acteur B... se disputaient dans le parterre avec ceux qui applaudissaient madame D..., et réciproquement.
Il en tira facilement cette conclusion, que les deux premiers artistes subventionnaient à leurs frais,—et chacun de son côté,—une brigade d'enthousiasme, et que les deux groupes, se croyant rivaux, pensaient se montrer plus agréables à leur commettant en faisant de la contradiction systématique.
Le soir même, le directeur appela ces deux artistes et leur tint à peu près ce langage:
—Mes enfants, soyez heureux, la claque est rétablie.—Votre amour-propre légitime fera ses frais tous les soirs,—et votre bourse fera des économies.
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On a souvent entretenu le public des singularités plus ou moins singulières de quelques artistes et de quelques écrivains célèbres.—Voici une anecdote qu'on nous a citée tout récemment à propos de M. de Balzac,—dont les manies pourraient former un recueil aussi volumineux qu'intéressant.—Un jour, le grand romancier invita une douzaine de ses amis à venir dîner dans cette fameuse maison des Jardies, bâtie sur les plans de M. de Balzac lui-même, qui, entre autres innovations, avait oublié l'escalier. Comme on allait passer dans la salle à manger, le maître de la maison, prenant une attitude désolée et contrite, s'excusa auprès de ses convives, auxquels la dureté des temps ne lui permettait d'offrir qu'une maigre cuisine, servie dans une modeste faïence, avec accompagnement de couverts d'étain. Comme tout le monde se récriait sur l'inutilité de ces excuses entre amis et entre artistes, on se mit à table, et pendant trois heures, Chevet, qui avait été mandé de Paris,—donna un somptueux démenti à l'humble préface de l'écrivain, en offrant à ses convives tous les chefs-d'œuvre de son répertoire. Le repas achevé, les invités se répandirent dans le jardin, les uns réclamant des cigares, les autres des pipes et du tabac. À cette demande, le maître de la maison répondit par un sermon sur le funeste abus d'une substance malfaisante. Quel plaisir pouvait-on prendre à mâcher une plante amère, endormant les facultés de l'intelligence? etc., etc. Un fort beau sermon in-octavo, qui n'amena cependant aucune conversion, comme beaucoup de sermons. Quand la compagnie se fut procuré de quoi fumer, une voix se leva pour demander des allumettes: nouveau recri et nouveau sermon de M. de Balzac. Comment pouvait-on supposer qu'il eût dans sa propriété de ces dangereuses inventions d'une chimie incendiaire? Et, là-dessus, l'auteur des Parents pauvres entamait un paradoxe dans lequel il démontrait sérieusement que les allumettes chimiques, quotidiennement cause de sinistres relatés par les journaux, étaient répandues dans le public par une bande de malfaiteurs qui avaient pour but la destruction de la propriété immobilière. Bref, il n'avait pas d'allumettes, il n'en aurait jamais chez lui! Au milieu de cette improvisation plaisante, un de ses amis s'était échappé, fouillant tous les coins et recoins de la maison, pour tâcher d'allumer son cigare. Comme il bouleversait la cuisine, en ouvrant le tiroir d'une table, la première chose qu'il aperçut, ce fut une magnifique argenterie, parfaitement gravée au chiffre de M. de Balzac.
Le romancier, qui était coutumier de ces sortes de plaisanteries, ne perdait point contenance lorsque ces petits mensonges innocents étaient démasqués. Tout le monde connaît l'histoire du cheval qu'il croyait avoir donné à Jules Sandeau, et duquel il demandait des nouvelles chaque fois qu'il rencontrait son confrère.
Quand son ami vint lui annoncer la découverte qu'il venait de faire dans sa cuisine, M. de Balzac entra dans un grand étonnement; puis, allant embrasser tous ses convives les uns après les autres, il les remercia avec effusion de lui avoir procuré cette heureuse surprise. Il souffrait cruellement d'être obligé de manger dans de l'étain, et sa reconnaissance était tellement persuasive, que, dans le nombre de ses invités, il y en eut qui se retirèrent convaincus que c'étaient positivement eux qui avaient dégagé le service de leur confrère des mains d'un Gobseck. Quant à M. de Balzac, il n'en voulut pas démordre, et pendant longtemps il entretint toute la ville de ce beau trait de ses amis.
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M..., littérateur très-sérieux et qui réunissait, comme homme et comme écrivain, toutes les conditions qui font sanctionner par le public la promotion à la chevalerie de la Légion d'honneur, dut son ruban rouge au hasard, qui, par extraordinaire, se montra intelligent dans cette occasion; et voici l'anecdote, telle que M... la raconte lui-même: