Une dame qui se chausse quelquefois d'outremer, et qui a fait représenter au profit des pauvres et de sa vanité des petites comédies de genre inutile, s'est acquis dans un certain monde une grande réputation d'esprit,—à peu près comme les révolutionnaires achetaient jadis les biens nationaux,—c'est-à-dire à bon marché.—Cette réputation lui vient de l'habitude qu'elle a de faire des mots; les mots, cette lèpre de la conversation moderne.—Faire des mots, tel semble être le but de son existence; c'est à quoi elle passe tous ses jours. Sa femme de chambre assure même qu'elle se relève la nuit pour se livrer à cet exercice.—Dès qu'elle a fait un mot, elle prend une voiture et court au galop le répéter à tous ses amis et connaissances, ou l'affiche sur la glace dans les foyers de théâtres; des amis complaisants le tirent à autant d'éditions que l'Oncle Tom.—Puis, quand le mot a couru tout Paris, afin que l'Europe n'en ignore, les familiers de cette charmante personne l'adressent aux gazettes étrangères, qui s'empressent de l'attribuer à M. de Metternich.—Seulement, comme un mot ne peut produire de l'effet qu'à la condition d'être placé en situation, comme on dit en termes de coulisses, mademoiselle *** a un compère dont les fonctions consistent à amener sur le tapis tel ou tel propos auquel le mot doit servir de réplique.—Ce confident est ordinairement un bon jeune homme, auteur de quelque petit proverbe inédit que la dame a promis de faire mettre en lumière.—Mademoiselle *** est aussi spirituelle que bonne camarade: quand ses mots ont servi plusieurs fois ou quand ils ne produisent pas d'effet, elle en fait cadeau à ses amies.—Une personne qui n'avait pas l'honneur de connaître mademoiselle ***, et qui avait le plus vif désir de l'entendre causer, eut dernièrement l'occasion de dîner avec elle dans une réunion d'artistes et d'hommes de lettres.

—Eh bien que dites-vous de cela? lui demanda un enthousiaste de la mot-nomanie.

—Ma foi, répondit-il, mettez que je suis un Velche, ou que Mademoiselle *** n'était pas en train ce soir; mais son esprit et ses mots m'ont paru ressembler au fameux briquet et aux allumettes d'Arnal, dans la pièce des Cabinets particuliers.


SILHOUETTES LITTÉRAIRES

I

le monsieur qui s'occupe de littérature

Le monsieur qui s'occupe de littérature est devenu depuis quelques années un type assez fréquent. On le rencontre un peu partout, mais particulièrement dans les lieux publics. Dans les cafés où se rassemblent les cabotins de la rampe et de la presse, tous les bons à rien faire, tous les bons à rien dire, toutes les paresses, toutes les impuissances, toutes les médiocrités, tous ceux qui donnent au public une si fâcheuse opinion de l'art auquel ils font semblant d'appartenir. Le monsieur qui s'occupe de littérature possède quelquefois une certaine aisance. Il est bien vêtu, et recherche la société des hommes de lettres avec autant de soin que les dames aux camélias en mettent à les éviter.

On le supporte dans les compagnies lettrées parce qu'il est généralement poli, et surtout parce qu'il possède toute sorte de moyens ingénieux pour chatouiller les houppes sensibles de la vanité des uns et des autres. Il a des formules de louange appropriées spécialement au caractère du personnage auquel il s'adresse. Avec celui-ci, il joue la familiarité brutale qui s'exprime sans ambage; avec tel autre, il fera arriver son compliment par les sinuosités d'une périphrase habilement ménagée; avec celui-là, qui affecte l'indifférence ou le dédain en matière d'éloge, il trouvera, pour irriter cet amour-propre sincèrement ou faussement blasé, des expressions qui sont, pour ainsi dire la sauce anglaise de l'enthousiasme; avec un autre, il emploiera le système de la comparaison et lui dira, par exemple, à propos d'un roman récemment publié: «Mon cher, je ne puis vous dire que cela, c'est du Balzac écrit.» Comme il a fait une étude spéciale du cœur humain des gens de lettres, il a surtout remarqué que la meilleure manière de leur dire du bien d'eux-mêmes était de leur dire du mal des autres. Le Monsieur qui s'occupe de littérature aime à traiter les écrivains. Quand il en rencontre un de sa connaissance sur le boulevard, il l'emmène volontiers dîner, et choisit dans le restaurant la place où il sera le mieux en vue.

Dans les théâtres, où il assiste à toutes les pièces nouvelles, il affecte de n'en suivre la représentation qu'avec indifférence. Il laisse échapper tout haut ses impressions par des demi-mots, des gestes qui attirent sur lui l'attention des voisins.—Si c'est une pièce historique que l'on représente, il signale les anachronismes. Si c'est un vaudeville, il se plaint du style.—Si c'est un drame, il dira que l'ouvrage manque de gaîté. S'il a amené un ami avec lui, il en fait un compère qui lui donnera la réplique, de manière à amener naturellement les révélations des mystères de coulisse. Il causera tout haut, émaillant sa conversation de noms propres et de mots qui ne le sont pas. Il affectera de lorgner les femmes en réputation, qui garnissent les avant-scènes et les premières loges, et il les saluera de manière à faire supposer qu'elles font partie de ses souvenirs ou de ses espérances.