Pendant les entr'actes, il court du foyer aux corridors. Il va saluer le grand feuilleton qui promène dans les groupes l'obèse majesté de son omnipotence; il prend le bras du moyen feuilleton, et le félicite sur l'article qu'il a fait le dernier lundi. Il appelle le petit feuilleton par son nom de baptême, et le complimente sur l'article qu'il fera lundi prochain. Le monsieur qui s'occupe de littérature va dans le monde, où il a beaucoup de succès, et se donne une grande importance C'est là qu'il est roi, c'est là qu'il triomphe. Dès qu'il paraît, on l'entoure; il devient le centre de la curiosité: si une personne étrangère témoin de l'empressement qui l'accueille, s'informe pour savoir qui il est, la maîtresse de la maison répond avec orgueil:—C'est monsieur un tel, un de mes familiers, un homme charmant, il s'occupe de littérature. Quand il a bien examiné l'assemblée, et qu'il est convaincu qu'il ne court aucun risque d'être démenti, le personnage amène alors dans la causerie une habile transition pour mettre la littérature sur le tapis.
Une fois qu'il a abordé ce sujet, on ne peut plus le lui faire abandonner, ou bien alors c'est un travail aussi difficile que de faire quitter le piano à un pianiste qui s'est fait prier pour s'y mettre, et ils se font tous prier.—Roman, théâtre, critique, il a tout vu, tout lu. Il est même dans le secret des ouvrages inédits—il assistait le matin à la lecture intime du roman de notre célèbre romancier.... Il y a surtout un chapitre magnifique sur ceci, un passage admirable sur cela. Il a été le seul qui ait osé faire quelques observations. Il a remarqué qu'il y avait trop de citations latines dans l'ouvrage, de façon que cela le faisait plutôt ressembler à un roman en latin, dans lequel il y aurait trop de citations françaises.—Il a aussi observé une ou deux erreurs historiques, et relevé deux vices grammaticaux: en faisant ces corrections, il a même fait jaillir une tache d'encre sur la manchette de sa chemise—et ce disant, il retourne son parement, dégage sa manche et fait voir la tache.—Tout le monde se lève dans le salon pour regarder la tache; les personnes qui sont trop éloignées montent sur les chaises.
Dans la journée, il a été à la répétition générale de la pièce des Français,—Il s'est disputé avec l'auteur, qui ne voulait pas consentir à faire les coupures qu'il lui indiquait.—Il lui a pris son manuscrit de force et l'a emporté chez lui pour faire des changements.—Il faudra qu'il passe la nuit à ce travail; mais enfin il faut bien obliger un confrère.—Il y a surtout la scène cinquième du quatrième acte; il craint d'être obligé de la recommencer entièrement.—Notez bien qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce qu'il dit.—La tache d'encre était préméditée, sa répétition, les changements, les coupures, il a entendu raconter cela dans la journée et s'attribue le rôle actif qu'un autre a ou n'a pas joué. En si beau chemin, on ne s'arrête pas.—Tout à l'heure, en sortant d'une première, il a rencontré le critique ***, qui n'avait pas assisté à la représentation; celui-ci l'a prié de lui faire une centaine de lignes pour son feuilleton.—Il a bien envie de l'envoyer promener.—Chose a pris depuis quelque temps la fâcheuse habitude de le charger de ses corvées.—Cependant, il ne peut refuser ce service à un ami avec qui il est à tu et à toi.—D'abord, il profitera de l'occasion pour être agréable à Eugène, avec qui il a deux opéras-comiques en train; c'est de Scribe qu'il veut parler.
En passant, il saluera mademoiselle *** qui a la mauvaise habitude de vouloir jouer tous ses rôles en costume Louis XV, sous prétexte que la poudre lui va bien, et il glissera en même temps un mot d'éloge à la petite J... qui a été charmante pour lui au souper de madame O... où M... a tiré un feu d'artifice d'esprit étourdissant. Quand le Monsieur qui s'occupe de littérature a bavardé pendant deux heures, il s'excuse auprès de la compagnie d'avoir aussi longtemps causé boutique, et fait semblant de vouloir passer à un autre motif de conversation.—Les dames se mettent à causer chiffons, les hommes Bourse ou politique. Mais, tout à coup, le monsieur qui s'occupe de littérature tire son mouchoir de poche et pousse un cri d'étonnement—Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il?—Parbleu! s'écrie le monsieur, c'est ce farceur de Dumas, qui est monté chez moi tantôt, et qui m'a encore laissé son mouchoir en place du mien,—il n'en fait jamais d'autres; c'est le onzième qu'il me change ainsi.—Tout le monde veut voir le mouchoir du célèbre romancier.—Il y a même des fanatiques, qui souhaiteraient se moucher dedans.—Grâce à ce mouchoir, prémédité comme la tache d'encre, la conversation a été reprise à propos de littérature, et le monsieur qui s'en occupe continue à être le lion de la soirée.
Au demeurant, c'est là un personnage inoffensif; car cette manie n'est qu'un des innocents déguisements que peut prendre la vanité d'un homme désœuvré.—Mais il arrive presque toujours un moment où le monsieur qui s'occupe de littérature désire que la littérature s'occupe de lui.—De passif qu'il était jusque-là, il essaie de devenir actif.—il ne se borne pas à écrire un sonnet acrostiche sur la première page d'un album neuf, comme cela est en usage depuis qu'il y a des albums.—Il se met un jour à faire de la copie, et en poursuit l'impression avec une activité à nulle autre pareille.—Moyennant finances, il trouve un libraire qui consent à lui imprimer un volume, en tête duquel le monsieur qui s'occupe de littérature met une préface qui commence invariablement par ces mots: «Cédant aux nombreuses sollicitations de quelques amis d'un goût sûr et approuvé, l'auteur de ce volume se présente pour la première fois devant le public, etc., etc.»—Ici, le personnage devient nuisible et dangereux.—Ce n'est plus le monsieur qui s'occupe de littérature, c'est l'homme de lettres amateur,—désigné quelquefois plus communément et plus justement, sous le nom de Charançon de lettres.
II
le charançon
Pareil à l'insecte qui ronge les récoltes, il s'introduit dans la littérature pour y causer des ravages.
On ne sait comment, il arrive on ne sait d'où.
Pour unique mise de fonds, il apporte l'aplomb, qui est l'audace des sots, et la mémoire, qui est la science des ignorants; non pas, grand Dieu! qu'il remarque ce qu'il voit ou ce qu'il entend dire, ce serait alors de l'observation; il surmoule les observations des autres. C'est le Charançon qui a le premier pratiqué le pastiche, car il est incapable de rien inventer qui soit marqué à son propre coin, fût-ce même une sottise.