—Ulric ne tarda pas à se convaincre que les mœurs de l'atelier ne valaient pas mieux que celles du salon.

En venant pour la première fois à son travail, l'apparence chétive de sa personne, la pâleur distinguée de son visage, la blancheur de ses mains, jusque-là restées oisives, lui valurent, de la part de ses nouveaux compagnons, un accueil plein d'ironie et d'insultes. Résigné d'abord aux humbles fonctions d'apprenti, Ulric subit patiemment sans y répondre toutes les oppressions et toutes les injures dont on l'accablait à cause de sa faiblesse apparente, à cause de sa façon de parler, qui n'avait rien de commun avec le vocabulaire du cabaret. Plus tard, lorsque la pratique de son état eut développé sa force, quand la rouille du travail eut rendu ses mains calleuses et bruni son visage empreint d'un cachet de mâle virilité, ceux qui, en d'autres temps, avaient abusé de leur force pour l'opprimer, changèrent subitement de langage et de manières avec lui dès qu'ils s'aperçurent que son bras frêle soulevait les plus lourds fardeaux aussi facilement que le souffle d'orage enlève une plume du sol.

Au bout d'un an de séjour dans l'atelier, Ulric, dont l'intelligence avait été remarquée par ses chefs, fut nommé contremaître. Cette nomination excita parmi tous ses compagnons un concert de récriminations honteuses et jalouses, et le jour où Ulric se présenta pour la première fois à l'atelier avec son nouveau titre, la conspiration éclata d'une façon assez menaçante pour nécessiter l'intervention des chefs.

—Qu'y a-t-il? demanda l'un d'eux en s'avançant au milieu des ouvriers en révolte.

—Il y a, dit un des ouvriers, que nous ne voulons pas de monsieur pour contremaître, et il désignait Ulric.

—Pourquoi n'en voulez-vous pas? dit le patron.

—Parce que c'est humiliant pour nous d'être commandés par quelqu'un qui, il y a un an, était encore notre apprenti.

—Eh bien, répondit le maître, qu'est-ce que cela prouve?

—Ça prouve, continua l'ouvrier, qui commençait à balbutier, ça prouve que nous sommes tous égaux et qu'on ne doit pas faire d'injustice. Il y a des gens qui travaillent depuis dix ans dans la maison, et ça les vexe de voir entrer un étranger comme ça tout de go dans la première bonne place qui se trouve vacante.

—Oui, c'est injuste! murmurèrent tous les ouvriers, comme pour encourager l'orateur qui discutait leurs intérêts.